Phothistory

Ancien blog de Yannick LeMarec. Il continue sur https://parmotsetparimages.wordpress.com/

Exposition

Monsanto, une enquête photographique, de Mathieu Asselin

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Le photographe Mathieu Asselin a présenté aux Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles une exposition¹ rendant compte de plusieurs années d’enquête et de réflexion sur la manière de présenter photographiquement cette entreprise dont, a priori, tout le monde a entendu parler et qui a cette particularité d’avoir produit l’agent orange utilisé comme défoliant par les États-Unis au Vietnam, de fabriquer le désherbant le plus vendu contenant le toxique glyphosate et de mettre en œuvre, grâce aux OGM, la privatisation d’une partie du vivant, par le brevetage des semences. Dans le cas du Vietnam, ce sont plusieurs millions de personnes atteintes de maladies terribles et de malformations sur plusieurs générations ; le glyphosate est soupçonné – et même souvent accusé – d’être à l’origine de cancers chez les agriculteurs et dans les zones où il est utilisé en grande quantité ; quant à la privatisation des semences, elle rive les agriculteurs à des achats annuels s’ils ne veulent pas risquer un procès intenté par la firme. Par ailleurs, l’entreprise poursuit dans le monde les chercheurs, journalistes et activistes qui osent dénoncer ses pratiques. Son lobbying est efficace puisqu’elle réussit à faire reculer les institutions européennes sur les questions de sécurité alimentaire ou de santé publique. Des livres, des documentaires expliquent pourtant le pouvoir démesuré et les effets des produits chimiques vendus dans le monde entier. La volonté de Mathieu Asselin est de présenter cette histoire en photographies. Voici son approche :

« Dans un premier temps, j’ai commencé par imaginer la structure de la série photo et à visualiser les premières images. Je me suis demandé si ce projet était possible, si ça allait être intéressant photographiquement parlant. Une sorte d’investigation avant l’investigation. Après, on commence vraiment les recherches. Sur ce point, il y a quelque chose d’important à souligner : je n’ai pas découvert quelque chose que personne ne savait. J’ai fait quelques recherches, mais avant moi il y a des journalistes, des photographes, des activistes et des scientifiques qui avaient déjà mis tout ça au grand jour. La seule chose que j’ai faite, c’est de m’inspirer de ces recherches pour mettre en images ce sujet. Si, effectivement, il était parfois plus ou moins facile de contacter certaines personnes, ce qui m’intéressait surtout, c’était de raconter photographiquement cette histoire. »²

On connait cette phrase de Brecht écrite en 1930 dans Le procès de l’Opéra de quat’sous: « Moins que jamais, le simple fait de “rendre la réalité” ne dit quelque chose sur cette réalité. Une photographie des usines Krupp ou AEG ne vous dit pratiquement rien sur ces institutions ». Aussi, ce qui me paraît intéressant dans le travail d’Asselin, c’est le montage, au sens de l’articulation d’un certain nombre de traces de l’activité de Monsanto avec ses propres clichés comme « conditions photographiques de la visibilité de cette histoire », pour reprendre une phrase de Georges Didi-Huberman, par un travail de recadrage et de rupture avec les usages ordinaires des documents présentés, et donc de production d’un décalage dans notre possibilité d’interprétation de ces traces.

L’exposition présente ainsi une suite de documents du vingtième siècle, articles de presse, publicités, de manière sérielle et accumulatrice, rigoureusement présentés et encadrés, qui transportent le visiteur dans un monde où le réel, par le décalage que ces documents introduisent dans l’esprit inquiet du regardeur, devient problématique. De quoi me parle-t-on ici, quelle est cette entreprise dont ces articles me vantent les liens avec le monde de Mickey, mais aussi « la maison du futur » et la vie belle et heureuse qu’elle contribue à produire ? On n’est pas sûr de bien comprendre. On hésite. La signification de cette présentation flotte. On aimerait sourire. On a l’intuition qu’il ne faut pas.

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David Baker au cimetière d’Anniston West, 2012 ©Mathieu Asselin

Une carte postale de 1936 représentant au recto le complexe chimique d’Anniston (Alabama), décrit au verso le bonheur de vivre à l’ombre de Monsanto Chemical & Co : « everything is all right here » écrit Peggie à Maggie qui vit dans le Maine, tandis que sur le mur suivant de l’exposition, des photographies récentes nous dévoilent la triste réalité de la ville après sa contamination massive au PCB (commercialisé sous le nom de pyralènes par la firme). Images d’abandon, de désolation, de végétation envahissant les maisons non encore détruites. Image de David Baker devant la tombe de son frère Terry, une victime parmi les 20000 personnes affectées par la pollution.

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©Mathieu Asselin

Ces images de maisons délabrées, de stations service fermées, envahies par les herbes, de carrefours encombrés de panneaux de signalisation, d’enseignes publicitaires, reprennent les thèmes traditionnels de la photographie américaine, voire se situent dans le souvenir des clichés de Walker Evans. Avec les images de ces farmers résistant aux assauts de Monsanto, on pense aussi au travail des photographes de la Grande Dépression et du dust bowl même si le contexte et le traitement du sujet par la couleur le rendent bien différent.

La partie consacrée aux ravages de « l’agent orange » est d’une autre nature. Mathieu Asselin n’est pas allé dans la campagne vietnamienne à la recherche des traces possibles des doses massives de défoliants larguées dans les années 60. Il a photographié leurs effets de longue durée dans les laboratoires des hôpitaux et rencontré les victimes : portraits de victimes dans les bras d’une infirmière ou à leur domicile, photographies des collections hospitalières de bocaux contenant les fœtus déformés par l’herbicide, c’est une approche terrifiante et pourtant soignée, par des gros plans, des grands formats sur fond noir, qui pose le problème de ce qu’il est possible d’appeler une photographie de l’extrême.

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On peut comparer cette approche – et donc ce choix de présenter photographiquement l’horreur – avec ce que nous savons de l’écriture de l’extrême. En introduisant les traces, terribles, dans l’enquête, mais avec le soin qui pose l’image comme un écrivain travaillerait la matière du témoignage, en estompant donc, la séparation entre les genres, la fiction et l’enquête, la proposition d’Asselin réaménage, pour le dire avec Pierre Bayard, un espace esthétique dans une recherche de forme et de processus visuel³.

Toute l’exposition nous apparaît alors comme le tissage de réalités dissonantes et finalement angoissantes comme cet inventaire d’objets du quotidien au sigle de l’entreprise – cendrier, porte-clés, jeu de carte -, ces bidons de Rondup photographiés comme les bocaux de l’hôpital Tu Du, la nature défigurée autour d’Anniston… La photographie permet de croiser le story boarding de l’entreprise avec les histoires des victimes pour lesquelles Mathieu Asselin a pris faits et causes.

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©Mathieu Asselin

En cela, j’aurais tendance à rapprocher ce travail de celui présenté par Philippe Artières et Mathieu Pernot à La maison rouge en 2014 : L’asile de photographies. La juxtaposition des images d’archives et des photographies de Pernot construisait plusieurs histoires entrelacées : la « petite histoire », celle du quotidien banal d’une institution psychiatrique, mais aussi la « grande histoire », celle des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, et encore l’histoire de la psychiatrie et celle du medium photographique. Les archives photographiques des institutions psychiatriques faisaient revenir les fantômes du dortoir des agités. Les photographies de Mathieu Pernot nous restituaient « les lieux de l’oubli, envahis comme en résistance à ces typologies, par les mauvaises herbes, les plantes bâtardes, sans qualité »4.

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©Mathieu Asselin

Dans le travail de Mathieu Asselin, les fantômes sont présents. Ou plus exactement, ils réapparaissent dans toute leur humanité. Asselin leur donne un nom, nous explique leur histoire, nous montrent où ils vivent, simplement, mais avec une telle force qu’il est difficile de ne pas serrer les poings. C’est en définitive un travail militant, de ceux qui expriment la puissance du médium, loin d’une perspective « relationnelle » de l’art et, pour le dire avec Dominique Baqué5, un documentaire engagé, pratiquant une « guérilla sémiotique » contre les firmes mondiales de la destruction.

1 – Sergio Valenzuela Escobedo a conçu une exposition présentée de manière différente du livre.

2 – http://cheese.konbini.com/photos/arles-2017-mathieu-asselin-monsanto/

3 – Avant-propos du numéro 926-927 de la revue Europe, « Écrire l’extrême ».

4 – Extrait de Philippe Artières, L’asile des photographies, Le Point du Jour, 2013.

5 – Pour un nouvel art politique, Flammarion, 2004.

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