Phothistory

Ancien blog de Yannick LeMarec. Il continue sur https://parmotsetparimages.wordpress.com/

Récit

Retour à Tarnac

Je me souvenais de grandes saignées à travers le plateau de Millevaches, de routes rectilignes ou pratiquement, bordées de talus avec lesquels il n’était plus possible de voir le paysage, une absence de vision accentuée par les grands arbres, des séries de troncs élancés ouvrant à peine sur un monde sombre, noir, inquiétant. Je me souvenais aussi qu’il était difficile de s’arrêter dans ces conditions ; c’était donc le Millevaches de ma mémoire, d’un temps de passage. Je le disais à qui voulait l’entendre : oh, le Millevaches, ce n’est plus pareil : ouvert, dégagé, facile à traverser. Et puis je suis revenu et j’ai découvert un autre paysage. Il n’avait plus rien à voir avec les traces conservées, à me demander ce que j’avais rêvé, à m’interroger sur la manière dont on reconstruit l’espace autour de soi.

IMG_4199
Sur la D43, le 24 juin 2017 ©YLM

Le 25 juin à 8 heures, je publie sur mon journal Facebook quatre photographies prises la veille avec la légende suivante : « Sur le Millevaches, la concurrence de la culture du pin douglas avec l’élevage. Avec le douglas, les paysages se referment, les sols s’acidifient, la finance est aux commandes ». Cela correspond à ma nouvelle image du plateau ; le paysage est d’une grande beauté, les prairies naturelles encore nombreuses sur les versants et les fonds de vallons mais les pentes, les cimes sont gagnées par les plantations de douglas. Les zones d’abattage des pins sont marquées par les alignements dans le sens de la pente des souches déracinées et des branches laissées sur place. Dans certains endroits, les forestiers replantent entre ces alignements, spectacle assez curieux dont je ne sais comment il peut évoluer avec le temps. En préparant mon premier papier sur Tarnac, j’avais lu le compte rendu de la résidence d’artiste de Madeleine Bernardin. Elle avait mené un travail photographique et plastique sur la surexploitation du pin douglas et constaté que ce plateau, « prétendument si éloigné de tout était traversé jusqu’en son cœur par la dynamique du capitalisme ». Avec mes trois lignes, il me semblait traduire ces constats. Les réactions furent nombreuses sur ma page Facebook et si Jean-François J. a constaté, sans doute à juste titre, que « ces 4 images et ces 3 lignes ne – pouvaient – suffire à une compréhension, même sommaire, du « sujet » ! », François B. affirma que c’était la même chose en Corrèze, et Alain G. rappela le phénomène en Centre Bretagne. Guylaine D. gardait le souvenir du passage des camions militaires et des grumiers dans les villages désertés et Benoit A. me conseillait le livre de Gilles Clément sur le paysage de Vassivière et du Millevaches. Mais la discussion porta surtout sur la responsabilité du système dans le recul de l’élevage face à l’exploitation forestière, Robert B. soulignant que l’accuser était trop simple et qu’il fallait s’interroger sur le pourquoi du départ des paysans. Lui-même avait pu, « dès les années 1950 à 60, observer le phénomène dans la Haute-Loire. PERSONNE, écrivait-il, n’a poussé les gens à partir vers la ville. Simplement ils en ont eu marre de trimer comme des vaches (la terre est si pauvre que ce sont les vaches qui tiraient les attelages, on ne pouvait se payer ni bœufs ni chevaux) et qu’ils étaient plus peinards à la SNCF ou au tram. » Et il ajoutait : « Jean Ferrat l’a chanté avec beaucoup de justesse et un vrai sens de la justice ». Sur quoi, Alain a répondu :  » Même ta question, Bob – ah oui, Alain appelle Robert, Bob, il ne peut s’empêcher de tutoyer, taper sur l’épaule et trouver des diminutifs. Il me dit toujours Yann – ne peut se satisfaire que d’une seule réponse… Au début des années 70 en Centre Bretagne, où il y avait encore une paysannerie active, les bonnes terres labourables étaient offertes à des grosses sociétés bordelaises pour qu’elles viennent y planter leurs foutus sapins, (terres exonérées d’impôts pendant 20 ans, plans gratuits), tandis que les mauvaises terres, souvent difficiles à travailler, étaient laissées aux jeunes agriculteurs qui voulaient s’installer !!! Et à cette époque l’Agrobizness ne régnait pas encore en maître comme maintenant. Il avait fallu en 74 et 75 des révoltes paysannes dans le KB – pour Kreiz Breiz, c’est-à-dire centre Bretagne – pour que cette ineptie cesse… Donc, donc… Hein? ». Bien sûr, Robert évoquait les années 50-60, Alain repensait aux luttes des années 70 à propos desquelles il avait certainement réalisé un tas d’affiches, et moi je parlais de l’actuel mais c’est finalement Bob qui a eu le dernier mot, satisfait, comme Alain et moi d’ailleurs, d’échanger quelques idées. Mais revenons sur le plateau.

IMG_4297
Tas de grumes entre Faux-la-Montagne et Tarnac

Dans ce retour, il y a d’abord un prétexte : le vernissage de Transhumance, l’exposition estivale du Centre international d’art du paysage de Vassivière. Cette année, elle s’est déroulée en plusieurs étapes, autant de balises sur l’ouest du Millevaches : Saint-Amand-le-Petit, Peyrat-le-Château, Beaumont-du-Lac, Nedde, La Villedieu, Gentioux-Pigerolles. Une promenade charmante en compagnie d’artistes, d’amateurs éclairés, un cortège de voitures sillonnant sur les routes étroites, débarquant dans les villages, se garant à la va comme je te pousse, goûtant au cidre local, au gâteau creusois, dans la bonne humeur, la gentillesse des organisateurs du CIAP et des gens du plateau, la tiédeur de ce week-end post-caniculien. Et les œuvres évidemment : « choisies pour dialoguer avec le patrimoine paysager, bâti et culturel des villages », expliquait la plaquette rédigée pour l’occasion. « Installées dans l’espace public, elles interagissent avec leur environnement et modifient le regard porté sur l’espace, sur l’histoire ou sur l’identité du lieu qui s’en trouvent immédiatement métamorphosés ». Joli programme comme on aime le retrouver dans d’autres lieux, particulièrement dans la manifestation annuelle bretonne, Art dans les Chapelles, autour de Pontivy. Pour être honnête, il faut avouer que cela ne fonctionne pas toujours aussi bien que l’énonce la théorie des organisateurs. Cependant, cette année, sur le plateau du Millevaches, il s’est passé quelque chose, ou plus exactement, il était possible de constater cette interaction attendue entre l’art et le lieu, l’œuvre et les hommes.

IMG_4257 (1)
Thierry Letellier et Marianne Lanavère devant Étude pour la commune de La Villedieu, 2006 (détail) de Michael Dans

C’était à La Villedieu, une des plus petites communes du plateau, presque neuf kilomètres carrés, un timbre-poste de trois kilomètres de côté, aux confins de plusieurs départements, la Creuse, la Corrèze, la Haute-Vienne. Et cinquante habitants au dernier recensement. Le maire, Thierry Letellier, élu depuis 2001 ; il dit en souriant : la dernière fois, à l’unanimité. Agriculteur, maire et, ce n’est pas banal, nommé en 2015 par la ministre de la culture à la Commission consultative de la commande publique. Dans la salle de la mairie refaite depuis peu, là où on goûtera tout à l’heure le cidre et le gâteau creusois, entouré des traces du projet inachevé d’un plasticien contemporain, on écoute les discours du maire et de la directrice du CIAP, éloge de l’art, des artistes, des relations entre la commune et Vassivière, de la culture à la campagne et particulièrement dans des zones rurales éloignées comme le Millevaches. Mais aucune plainte dans ces derniers mots, pas de ressentiment, plutôt le bilan des activités dont on est fier, et puis des idées, des projets en cours. En discutant avec le maire, je lui rappelle le passage de Thierry Girard, le lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy. Des affichettes avaient été collées dans la nuit et les gendarmes l’avaient interrogé, lui, le maire d’une commune résistante ; au dos de la mairie, une plaque célèbre René Romanet, maire de 1935 à 1958, « révoqué pour son action en faveur de la paix en Algérie », condamné pour l’exemple avec deux autres car le 7 mai 1956, les habitants de La Villedieu (150 résidents à cette date) avaient bloqué un camion de réservistes se rendant au camp de La Courtine. Que croyaient-ils ces gendarmes ?

Sur une des deux affichettes collées face à la mairie, on pouvait lire : « faute de soleil, sâche mûrir dans la glace ». Les gendarmes ne savaient pas que c’était un vers d’Henri Michaux. Accessoirement repris dans des publications révolutionnaires. Ça, peut-être qu’ils le savaient. À la fin de 2008, on parlera beaucoup du plateau de Millevaches, de la ferme du Goutailloux, de Tarnac et de son épicerie, le Magasin général, tenue par des « jeunes » comme on dit sobrement dans le pays. Thierry Girard travaillait sur son projet dont la réalisation sera le livre Paysage insoumis (Loco, 2012), avec une introduction de Pierre Bergounioux. À cette époque, il préférait éviter les lieux fréquentés par la presse nationale mais revint quand l’affaire se refroidit (judiciairement, elle se dégonfla) pour réaliser quelques photographies dont j’ai parlé en mars dernier (voir ici).

IMG_4264
Lois Weinberger, Portable garden, 1994 dans le verger collectif de La Villedieu

Ce dimanche 25 juin 2017, un joyeux cortège, cheminots des beaux-arts et résidents engagés, se dirige vers le verger collectif à quelques minutes de marche de la mairie. Oui, il faut dire qu’à La Villedieu, la modestie des espaces publics n’interdit pas de penser à les améliorer ; on réfléchit donc à refaire la placette derrière la mairie, à convertir la grange en salle des fêtes. En avril, Orange a embarqué son vieux téléphone de la cabine publique, il n’a guère fallu de temps pour la confier à un artiste qui y a installé une œuvre sonore. Alors un verger collectif pour se rencontrer, échanger, faire un projet ensemble. Même à cinquante. C’est le lieu choisi pour installer l’œuvre-protocole – j’apprends l’expression ce jour – de Lois Weinberger, Portable garden, 1994, sacs, terre et végétation spontanée. Les sacs doivent pouvoir se dégrader ; la terre doit être locale ; aucun ensemencement ; aucun entretien. Voilà le protocole. L’œuvre peut être reproduite ; c’est le Centre national des arts plastiques qui en détient les droits.

Les sacs sont chinois, identiques à ceux utilisés par les migrants ; je les ai vus en Grèce, à Paris, à Nantes, à la télévision. Ils sont remplis d’une terre d’ici, celle d’une communauté, les communes du plateau de Gentioux, ayant décidé d’accueillir des réfugiés dans leurs villages, s’organisant, facilitant leur intégration, leur installation aussi comme le maire de La Villedieu nous l’a expliqué. On mesure alors le sens de cette œuvre dans le verger collectif, la symbolique de l’ouverture et surtout de la germination d’idées simples, celles teintées de la décence ordinaire, comme l’écrit Bruce Bégout en commentant l’expression utilisée par George Orwell qui voit « avant tout dans la décence ordinaire l’expression épidermique d’une résistance à toute forme d’injustice » (De la décence ordinaire, Allia, 2017). Orwell développe cette notion dans les années 1920 – 1940 et il oppose l’attitude des gens ordinaires à « l’indécence extraordinaire des élites politiques et culturelles » du moment, marquées par la compromission, la collaboration avec les régimes totalitaires. Assurément, la généralisation est historiquement abusive et Bruce Bégout ne manque pas de le rappeler comme il souligne aussi la possibilité des bourreaux ordinaires (voir par exemple l’ouvrage de l’historien Christopher Browning, Des hommes ordinaires, 1992).

 

IMG_4271 (1)
Autonomia, peinture zapatiste

À la Villedieu, le même jour, et cela fait partie de notre parcours, on visite une exposition de peintures des habitants du Chiapas. Toujours la lutte contre l’injustice. Une grande toile colorée barre la nef de l’église du XIIe siècle et c’est un historien médiéviste installé à San Cristobal qui en fait le commentaire. Les zapatistes y mettent en scène leur concept d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central ; les zones qu’ils contrôlent sont administrées par des communes, fédérées en conseil de bon gouvernement. L’expression me fait immédiatement penser à la célèbre fresque d’Ambrogio Lorenzetti dans le Palazzo Pubblico de Sienne, Les effets du bon et du mauvais gouvernement, dont j’ai lu la longue explication d’un autre médiéviste (Patrick Boucheron, Conjurer la peur, 2013). Au-delà des champs cultivés par les communautés villageoises, légumes et maïs qui apportent auto-suffisance, sous la protection des combattants zapatistes rassemblés dans la forêt, les écoles et les maisons de santé y figurent le bon gouvernement tandis que les camions vantant la malbouffe des sociétés multinationales, les villes rejetant de la pollution et l’hélicoptère menaçant de l’armée représentent les dangers, le mauvais gouvernement central du Mexique.

En fin d’après-midi à Tarnac, après un passage au Magasin général où, malgré la fermeture, il est quand même possible de boire un café sous la hure de sanglier, nous retrouverons Jérôme l’historien et Benjamin, le « jeune » installé sur le plateau, autrefois figure de l’Affaire, désormais gérant du Magasin et élu au conseil municipal, ainsi que quelques autres vus le matin, pour une conférence-débat sur la mise en place du « Conseil indigène de gouvernement, 25 ans de lutte pour l’autonomie ». La réunion est organisée par le Club communal et la salle des fêtes est pleine : des gens de tous âges, des jeunes avec enfants, le nouveau souffle de la commune. La problématique est clairement fixée : il s’agit, à travers les luttes du Chiapas de comparer les « trajectoires révolutionnaires » et de penser « état d’urgence et contre-insurrection ». Bien sûr, il n’est question que du Chiapas et les interventions, les questions me rappellent les années lointaines où je lisais Inprecor, la revue de la Quatrième internationale. Le Club a déjà fait venir des révolutionnaires turcs ; la prochaine fois il accueillera des Syriens exilés en France. L’esprit de lutte et d’insoumission marque toujours le plateau.

IMG_4323
L’inscription « Plateau insoumis » entre Tarnac et Peyrelevade

Nous ne restons pas pour le dîner festif préparé par le Magasin général et reprenons la route, ou plutôt le lacis de routes, étroites, sinueuses, encore ensoleillées, sur lesquelles Google maps nous fait circuler. C’est au détour d’un virage que je l’ai aperçue. Elle était encore visible, sans doute difficilement compréhensible pour un voyageur pressé mais pas pour moi. Thierry Girard l’avait photographiée en 2012. Je l’avais retrouvée en mars dernier en suivant la route sur Street view depuis mon ordinateur. Il fallait que je le dise à Thierry : l’inscription vivait encore. Le plateau était toujours insoumis ! « Il va falloir qu’on repasse avec un pot de peinture ! » a noté Thierry sous ma photographie, une phrase ce que j’ai ressentie comme un éclat de rire. J’ai seulement dit oui, une inscription « mémorielle ». « Historique » a corrigé Thierry. À juste titre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :