Christos Chryssopoulos est grec, écrivain, photographe, plasticien. Il vit à Athènes dans le quartier de Neo Kosmos. En 2016, il a publié Athènes-Disjonction*, un livre en vingt-cinq micro-chapitres, faits d’un court texte et d’une ou plusieurs photographies, un livre qui m’a accompagné dans sa ville en septembre de la même année. De retour, j’ai visité l’exposition de ses photographies et de ses vidéos au Musée d’Histoire de Nantes. Christos Chryssopoulos terminait une résidence dans les Pays de la Loire, accueilli par le collectif Lettres sur Loire et d’Ailleurs, avec lequel il a donné quelques conférences, dont l’une à la Maison de la Poésie de Nantes, et publié Photographie et littérature : treize mises en parallèle. Pour être complet sur ma découverte de cet artiste, il me faut mentionner aussi Wajdi Mouawad et sa pièce Les larmes d’Œdipe, que j’ai vue en octobre, dans laquelle l’Athènes antique et l’Athènes en crise se percutent. « De ces malheurs traversés naît un instant de fulgurantes lumières : aujourd’hui comme hier, il faut s’enfoncer dans le labyrinthe des mots… » écrit Mouawad. Alors j’ai lu les livres de Chryssopoulos puis j’ai souhaité comprendre ce qui m’avait passionné dans ses ouvrages à travers les relations particulières qu’il construit entre ses photographies et ses textes.

 

 

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Statue de jeune coureur, place Syntagma ©Christos Chryssopoulos

Dans Une lampe entre les dents, le narrateur, qui vit aussi dans le quartier de Neo Kosmos, est tout d’un coup « submergé par un désir irrépressible de marcher dans la rue ». « J’ai quitté la pièce, explique-t-il, où j’essayais d’écrire, la pièce des spectres, j’ai dévalé l’escalier et je me suis retrouvé dehors ». Dehors, dans la rue, des individus errent en silence, hantent les immeubles et les gares, et pourtant, ces hommes et femmes ne laissent « aucune trace à la surface de la vie. Seule subsiste la vision spectrale de visages éteints ». « On rencontre partout des gens qui vont et viennent sans but, sans intention particulière. Souvent, ils font quelques pas dans un sens, puis subitement ils s’arrêtent, retournent là d’où ils étaient partis, repartent l’instant d’après, dans une oscillation dépourvue de sens qui ressemble au bercement d’un autiste ».

Dans Une lampe entre les dents, des photographies en noir et blanc rendent compte de ces positions multiples adoptées par ces sans-abris : accroupis, allongés, cassés en deux, appuyés contre un mur. La vie des misérables est exposée au monde, sans aucune intimité. Il n’existe plus de frontières entre le dedans et le dehors. C’est aussi ce que constate le narrateur de Athènes-Disjonction, devant ce fauteuil en plastique rue Descartes : le corps a disparu mais il reste cet objet « au milieu des immeubles », comme « dans l’intimité d’un salon public ». Il ressent « la dissonance de la ville », sensation bizarre d’exister dans un monde où tout semble « à l’envers. Comme une chaussette retournée ». Dans la Grèce des années 2010, tout est chamboulé. Pour une grande majorité d’habitants, la vie est difficile, impossible parfois. Le pays va mal, on le sait. Les institutions financières internationales le font plier, régulièrement, avec constance, pressant son gouvernement de réduire davantage les services publics, les pensions, les salaires, les aides. C’est tellement violent qu’on en oublie les prémices, la corruption, le poids de l’Église, la faible rentabilité de l’impôt, notamment sur les activités des banques, des compagnies maritimes, et de l’industrie du tourisme. La Grèce est entrée en Europe parce qu’il était évident que le berceau de la démocratie, de l’art et de la littérature occidentale devait en être, comme un symbole. Une nécessité aussi radicale que l’existence du Parthénon au cœur d’Athènes.

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Fauteuil devant l’entrée de l’hôtel Athenaeum Intercontinental ©Christos Chryssopoulos

Ce Parthénon d’ailleurs, Chryssopoulos en parle dans un ouvrage publié en 2010 : La Destruction du Parthénon. Livre étonnant – objet littéraire singulier note la quatrième de couverture et j’en suis bien d’accord – construit comme un dossier d’enquête sur l’acte incroyable d’un jeune activiste : le plastiquage du célèbre monument. Dans le « probable monologue de l’auteur des faits », on peut lire toute la pesanteur du monument dans la conscience des Grecs : « Nous l’invoquons avec déférence quand nous nous sentons minables, chose qui se produit fréquemment, ou quand nous réalisons que nous sommes un peuple pauvre. L’invoquer nous suffit et nous convient…. Tu Le vois, là-haut, au sommet de la ville ? Regarde-Le, mais regarde ! Tout le reste nous est indifférent ». Alors, quand finalement le monument est à terre, que le monde entier est consterné, à la manière de l’ébranlement que constitua la destruction des bouddhas de Bâmiyân, l’activiste peut enfin conclure : »aujourd’hui, pour la première fois, nous n’avons pas d’origine, et peut-être est-ce pour cela que nous parviendrons à choisir une direction vers laquelle nous tourner ».

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Sans titre © Christos Chryssopoulos

Pour comprendre le sens de cette parabole de la destruction du Parthénon, il est possible de se référer aux réflexions du philosophe Giorgio Agamben. Chryssopoulos nous en donne une citation, en exergue à la fin du livre, comme une clé de compréhension, pour qui veut bien se donner la peine d’aller plus loin : « La profanation du sacré est la tâche politique de la génération qui vient ». Il s’agit de la dernière phrase de l’article « Éloge de la profanation », publié en 2005 au sein d’un ouvrage nommé lui-même Profanations**. Cependant, pour entrer dans cette histoire, il faut aller rechercher ce qu’Agamben nomme un dispositif : « J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ». Pour l’auteur des faits, les choses qui encadrent la vie des Athéniens, le passé, les pierres, les statues, les monuments, omniprésentes, ne sont pas ressenties comme les socles d’un monde à reconstruire mais comme celles d’un monde tourné vers le passé, comme des obstacles à la disponibilité des esprits, à leur libération. Le philosophe nomme Musée ce dispositif qui rend impossible l’usage, l’habitat, dans un sens figuratif, et l’expérience. Sur l’espace sacré de l’Acropole, le Parthénon est l’objet central du dispositif. Comme monument, c’est une construction qui cristallise un rapport continu à la mémoire. On peut dire de lui qu’il possède le statut de « conscience de la ville ». Comme la religion, il contribue symboliquement à maintenir l’esprit des Grecs tournés vers une sphère séparée du monde présent. C’est la raison pour laquelle le terroriste, comme on l’appellerait forcément aujourd’hui, explique que son but n’était pas de « priver quiconque de quelque chose de précieux », mais qu’il cherchait « seulement à nous libérer de ce que d’aucuns considéraient comme la perfection indépassable ». C’est assurément un geste plus radical que celui proposé par Agamben qui consiste à restituer les choses sacrées, celles situées du côté des dieux, « à l’usage et à la propriété des hommes ». Il nomme cela l’acte de profanation, un « contre-dispositif qui restitue à l’usage commun ce que le sacrifice avait séparé et divisé ». Évidemment, la destruction du Parthénon est impossible – moi, comme citoyen du monde, je ne la souhaite pas – et il faut donc inventer d’autres contre-dispositifs pour faire exister cette profanation perçue comme une nécessité. C’est le projet de l’écrivain, la tâche de l’artiste. Je crois ainsi qu’il faut considérer Une lampe entre les dents et Athènes-Disjonction comme l’invention en deux temps d’une méthodologie de la profanation.

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Chicane place Syntagma © Christos Chryssopoulos

D’abord, Chryssopoulos met en œuvre une technique bien rodée dont on a pu observer l’usage intensif chez certains artistes de la fin du XXe et du début du XXIe siècle : la marche, l’arpentage, la flânerie. C’est au flâneur que le narrateur d’Une lampe entre les dents s’identifie rapidement. Le flâneur doit circuler pour se perdre dans la ville, « un lieu qui concentre les traces de l’activité humaine, un lieu fertile en signes » : « l’espace chaotique de la grande ville ». On pense aux déambulations de Francis Alÿs à Mexico, « perturbations légères et poétiques de l’espace urbain » dont l’objectif est de fabriquer de nouveaux souvenirs, à celles de Jean Rolin dans La Clôture, érigeant la déambulation « dans un lieu de déshérence sociale et urbaine en une véritable démarche littéraire », ou encore à Thierry Girard « arpentant le territoire pour une réappropriation subjective du paysage par l’exercice primitif de la marche ». Tous ces artistes ou écrivains marchent pour repenser, retravailler, voire reconstruire les représentations des espaces parcourus. Christos Chryssopoulos veut décrire sa ville en s’immergeant à son tour, ce sont ses mots, dans un monde subjectif et personnel.

Sans titre © Christos Chryssopoulos

Mais le flâneur d’Une lampe entre les dents ne marche pas comme celui de Walter Benjamin dans ses passages parisiens, le regard lointain, l’esprit par-dessus les foules des badauds anonymes absorbés par les effets de la marchandisation du monde, subvertissant « la solitude, la vitesse, l’affairisme et la consommation ». Le flâneur d’Athènes a les yeux rivés au sol. Il marche avec une attention portée à ceux qui sont déjà à terre, attentifs aux traces modestes, invisibles, parfois même à leur absence comme sur cette photographie « où tout est à sa place », la couverture, la bouteille d’eau et la soucoupe pour les pièces. « On identifie facilement les circonstances de l’image. Peut-être même le lieu de la prise de vue. Voire la personne absente ». Et l’ombre du photographe témoigne de son passage afin que l’on puisse croire ce qu’il nous raconte de cet événement. Le regard au ras du sol, le flâneur aperçoit ainsi la ville par fragments, refusant le grand récit qui ne tient plus. Il est à la recherche d’un autre réel.

C’est le second point de la méthodologie de la profanation de Chryssopoulos. L’Athènes ville-Musée dont il nous rapporte des fragments n’est plus celle d’un passé publicitaire et touristique. Le flâneur nous en présente une autre, « efflanquée, affaiblie, squelettique, nerveuse. Une ville indisciplinée sur laquelle rien ne colle » (A-D, p. 11). Les fragments qu’il photographie en plein jour sont des petites choses, elles aussi invisibles dans le chaos général, la chaise vide d’un gardien au chômage technique, un poteau avec sa pancarte tordue « qui a acquis la grâce d’une étoffe », des espaces énigmatiques délimités par des rubans de plastique, comme des « hors zones » impossibles à déchiffrer, une enseigne lumineuse, des branches de palmier dressées au milieu de la rue, de nouveaux graffitis sur un mur qu’on regarde comme une première fois. Athènes-Disjonction dresse une liste d’objets hétéroclites et de situations humaines qui ne s’en laisse plus conter par l’historicité de la ville, sa mémoire pesante. Comme l’herbe folle entre les plaques de marbre du parvis de la Bibliothèque nationale, les fragments d’Athènes photographiés ne sont pas les signes d’un déclin mais d’une vie autre, libre, parfois loufoque, insolente et subversive.

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Herbe folle sur le pavement de la Bibliothèque nationale © Christos Chryssopoulos

Une lampe entre les dents est un texte dense, fort, fragmentaire et optimiste qui pose les conditions d’une histoire d’Athènes, ou plutôt d’un nouveau récit qui reste à produire. C’est une tâche considérable dont la responsabilité revient, selon l’auteur, aux citoyens car le récit d’une ville est « un objet collectif et anonyme ». Pourtant, seuls les flâneurs peuvent en écrire le texte. La ville est en effet « un fatras ébouriffé de bribes de récits, de points de vue et d’arguments », ce que nous montrent tous ces fragments photographiés et collectés dans le livre, même s’il faudrait encore un autre ouvrage pour recenser les expériences humaines, sociales qui existent dans les interstices d’une société dérégulée par les effets dévastateurs des diktats financiers. Ces matériaux divers sont ceux d’une littérature, « métaphore de la réalité ». « Le destin de l’écrivain est de revenir de sa flânerie en s’efforçant de les sauvegarder tous, ou du moins le plus grand nombre possible » et de les assembler, en une chronique, ou une fiction car celle-ci « se glisse dans le moindre interstice dès lors que l’on écrit », comme les herbes folles entre deux dalles, les sans-abris entre deux murs. Mais sans intrigue, une simple « déambulation dans l’ici et le maintenant » d’une ville en état de changement permanent.

Dans cette démarche, la photographie occupe une place particulière. Elle aussi raconte mais avec une différence essentielle pour Chryssopoulos : « en tant qu’écrivain, je refuse la moindre notion de punctum. En tant que photographe, cette notion est au cœur de ma pratique ». Chaque image est ainsi centrée sur une trace, une scène, des « pièges insolites » qui dévient le flâneur et lui font parfois perdre le sens de l’orientation. Effet recherché cependant puisque le flâneur doit se laisser conduire par les signes de la ville. Et photographier, l’appareil souvent placé au niveau de la hanche, sans prendre le soin de cadrer, pour capter un instant du réel, rendre visible, humaniser. La photographie comme « un exercice d’exploration de la ville mais tout autant d’auto-exploration, d’auto-compréhension, de défi à soi-même, ainsi qu’une façon de s’exposer soi-même » ; la flânerie, la photographie et l’écriture comme des modalités de profanation, de restitution publique de l’usage d’une ville mais aussi une interrogation personnelle sur la possibilité de vivre dans cette ville. Parfois, Christos Chryssopoulos considère que toutes ces images accumulées depuis des années au gré de ses déambulations constituent ce qu’il appelle métaphoriquement son « coin de tapis personnel ». Elles ne seraient rien d’autre qu’une « tentative inconsciente d’oublier les contrariétés et de repousser l’étrangeté de la vie sous le tapis« . Malgré tout, je pense à cette belle expression de Giorgio Agamben à propos de l’exigence qu’il conçoit comme un refus de l’oubli, de la nécessité absolue de pouvoir redonner des noms, d’assurer la mémoire des hommes. Cette exigence n’a rien d’esthétique : « c’est plutôt une exigence de rédemption ». Il en est ainsi des photographies de Chryssopoulos, le saisissement du réel toujours en état de disparaître peut aussi resurgir de sous le tapis, même soulevé fugitivement.

*Toutes les citations de Christos Chryssopoulos sont extraites de Une lampe entre les dents (Actes sud 2012 et Babel 2016, traduction d’Anne-Laure Brisac) et de Athènes-Disjonction (Signes et Balises 2016, traduction Anne-Laure Brisac, ainsi que du fascicule Photographie et Littérature : treize mises en parallèle (Lettres sur Loire et d’Ailleurs 2016, traduction Anne-Laure Brisac).
**Les citations de Giorgio Agamben sont extraites de Profanations (Rivages 2005, traduction Martin Rueff) et de Qu’est-ce qu’un dispositif ? (Rivages 2007, traduction Martin Rueff).

Autres lectures qui m’ont été utiles et auxquelles j’ai emprunté quelques citations :
Thierry Davila, Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, Éditions du Regard, 2002.
Sarah Sindaco, « La Clôture de Jean Rolin. Le territoire circumparisien : entre ironie et mélancolie », Études littéraires, 2014.
Dominique Baqué, Photographie plasticienne, l’extrême contemporain, Éditions du Regard, 2004.
Frédéric Gros, Marcher, une philosophie, Flammarion, 2011.