Je n’aurais sans doute pas découvert les photographies de Roberto Ferrucci sur Instagram s’il n’y avait eu ce petit livre, Venise est lagune, offert par un ami qui connait notre passion pour Venise, lu avec enthousiasme, emmené dans cette ville lors de notre dernier séjour, photographié sur une table du café habituel de l’auteur, transporté encore un après-midi de novembre au rendez-vous annuel de la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs à Saint-Nazaire, que Roberto a gentiment accepté de dédicacer tout en échangeant quelques mots sur son poste d’observation préféré du riva dei Sette Martiri.

Roberto Ferrucci est né à Venise en 1960. Il est journaliste et écrivain (Ça change quoi ? Seuil, 2010, Sentiments subversifs, MEET, Les Bilingues, 2010 et Venise est lagune, La Contre Allée, 2016), traducteur de Jean-Philippe Toussaint et Patrick Deville. Accessoirement, il photographie. J’emploie ce terme un peu dépréciateur puisqu’il n’est pas un photographe professionnel mais que, comme des millions d’individus, il réalise des images avec son téléphone portable puis les partage sur un réseau social. Ce n’est pas l’objet de ce billet d’interroger les relations entre la photographie et Instagram, aussi je me réfère seulement aux propos d’André Gunthert quand il nous rappelle  que, « comme l’avait noté Pierre Bourdieu, les usages de la photographie amateur restent pour l’essentiel des usages sociaux. Sur Facebook, la discussion porte sur tous les aspects de l’existence. Les images n’y sont pas mobilisées d’abord pour leurs qualités esthétiques, mais parce qu’elles documentent la vie, participent au jeu de l’autoprésentation, et servent à des fins référentielles » (L’image partagée, 2015, p.139).

Avec Roberto Ferrucci, il ne s’agit pas de Facebook – bien qu’il publie régulièrement sur sa page – mais nous sommes sur Instagram ; ses photographies sont signées et millésimées. Ce sont des images de ses déplacements, essentiellement en Europe, et notamment de ses fréquents passages à Paris ou de ses séjours à Saint-Nazaire en résidence dans le cadre de la MEET. Cependant, sur 946 images postées au 21 mars 2017, un tiers (un peu moins) concernent Venise. Sachant que Ferrucci a beaucoup écrit sur sa ville et qu’il est, dans ses textes, un homme en colère contre le gouvernement de son pays, contre certains Italiens aussi, contre l’administration de sa ville, contre certains Vénitiens aussi, il était tentant d’aller rapprocher ces deux formes de création : les photographies de Venise sont-elles les images d’un Vénitien en colère ? Comment reflètent-elles les propos de l’auteur contre le passage des grands navires dans la cité, contre la transformation de la ville en parc d’attraction, contre la disparition du peuple de Venise ?

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Venise, sans doute plus que n’importe quelle autre ville dans le monde, est génératrice d’images. Depuis l’invention de la photographie, il existe des représentations de la ville et certaines sont devenues des figures obligées : le Grand Canal, la place Saint-Marc, le pont des Soupirs, le pont du Rialto… Pourtant, un ouvrage comme Venise, photographies anciennes (1841-1920) (Dorothea Ritter, Inter-Livres, 1994) fait état d’une grande variété de motifs : l’architecture bien sûr, c’est-à-dire l’infini patrimoine architectural et artistique de la ville dont les images sont collectionnées et archivées depuis la fin du XIXe siècle, mais aussi la vie quotidienne avec ses métiers, les déplacements, les commerces, et puis la vie culturelle et même la vie touristique, celle des premiers visiteurs et des petits métiers qui vont avec comme celui de gondolier. La photographie a longtemps enregistré ce qui faisait l’ordinaire de la ville, d’une ville vivante, avec des habitants dans tous ses quartiers, des familles nombreuses, du linge à leurs fenêtres, des jeux d’enfants. Finalement une photographie consacrée essentiellement aux Vénitiens, ceux d’une « ville normale ».

Tout change avec la massification du tourisme. Je simplifie les choses ici mais qui voudrait en savoir davantage pourrait retrouver bien des informations dans la livraison de 2014 du Laboratoire italien-Politique et société, une revue de l’École normale supérieure de Lyon, consacrée à Venise au XXe siècle (en accès libre sur revues.org). Le photographe vénitien Daniele Resini y explique les évolutions contrastées de l’image de la ville. Il existe selon lui une mémoire partagée de la représentation de la ville, faite de l’écho sans cesse répété des images d’antan, une « mémoire conditionnée de l’écrasante majorité des innombrables visiteurs », « la vision insipide d’une ville faite de couchers de soleil, vols de pigeons, masques, gondoles et reflets sur l’eau » (p. 2014). Bien sûr, d’autres images sont possibles à Venise même si, comme le notait un autre photographe vénitien, Folco Quilici, « rien n’est plus difficile » que de photographier à Venise. « En observant mes photos, je me suis aperçu du danger que représentent les images banales, les déjà vu, les clichés du genre « carte postale », (mais) il existe un danger bien plus grave pour le photographe qui ne se méfie pas : vouloir être original à tout prix, être assez présomptueux pour raconter une Venise insolite » (Falco Quilici et Fernand Braudel, Venise, Arthaud, 1984). Diable ! Se méfier des clichés, soit ! Mais encore plus de l’insolite, c’est difficile à suivre. N’est-ce pas dans les ouvrages présentant des aspects insolites, des détails plus que des plans larges, que j’identifiais les livres intéressants sur Venise ? Ainsi ce numéro de la revue Autrement, d’octobre 1985 : « Venise », avec les photographies en noir et blanc de Laurent Monlau et des légendes de Brice Matthieussent. Le fond d’une calle, un journal oublié sur un muret, l’angle d’un mur et l’amorce d’un fondamenta, une rampe d’escalier et les lumières au loin… Il me semblait que ces instants photographiques, ces petites touches de l’ordinaire, qui suffisaient cependant à la reconnaissance de la ville, en disaient davantage sur la fragilité  de Venise que les vastes fresques colorées présentées dans les magazines touristiques.

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Je relis aujourd’hui ce numéro d’Autrement et les beaux textes de Francesca Brandes sur le dépeuplement de la ville, la transformation du carnaval et les aléas de la circulation. Ils anticipent les récits de Roberto Ferrucci dans Sentiments subversifs ou Venise est lagune. En 1985, le projet d’écluses gigantesques aux entrées de la lagune est à peine amorcé. J’ai sous les yeux un numéro de Geo d’avril 1989. Une photographie montre « le prototype d’une de ces écluses électromécaniques » en 1988 dans le bassin de San-Marco, face au campanile et au palais des Doges. Depuis presque 30 ans, le MOSE est en construction, son entrée en service toujours reculée. Et si au moment où Francesca Brandes écrit, le tourisme de masse est une réalité – avec MF, nous avons campé la première fois à Mestre en juin 1978, alors contraints financièrement à un tourisme pendulaire entre la Terre ferme et la cité lacustre – on ne voit pas encore les paquebots traverser le bassin de San-Marco et s’engouffrer dans le canal de la Giudecca pour s’amarrer le long des môles de la Stazione Maritima.

Les « monstres », comme l’écrit Roberto Ferrucci, sont désormais dans la ville. Ils mettent en danger les quais et les soubassements des maisons par les turbulences qu’ils provoquent et le déplacement d’eau considérable qu’ils génèrent. Des milliers de touristes débarquent quotidiennement, parcourent les ruelles du centre, entre Rialto et San-Marco, dépensent une poignée d’euros pour des pacotilles et de la restauration rapide, puis remontent sur leurs navires, des navires dont l’intérieur est « le portrait même du goût qui a envahi l’Italie et les Italiens au cours des dernières décennies » (Venise est lagune, p. 51). Alors, que peut-on photographier quand on est un Vénitien, chroniqueur de cette décadence, pourfendeur d’une municipalité qui a supprimé le poste d’adjoint à la culture, censuré l’exposition du photographe Gianni Berengo Gardin, Monstres à Venise, ( voir ici ) et dont la politique pousse à faire que Venise « ne serait plus une ville mais une immense ville-musée, un barnum commercial » (p. 17) ?

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In giro per Venezia. Domenica 12 marzo 2017

Et bien, plus que Venise d’une manière générale, Roberto Ferrucci nous présente sa ville depuis son quai, comme sur cette photographie du 12 mars. Depuis sa chaise d’un petit café sur le riva dei Sette Martiri, Roberto photographie en contrejour l’église et le campanile de San Giorgio Maggiore. Les gens assis sur les tables entre lui et le quai sont à peine reconnaissables, le soleil est encore puissant en cette fin d’après-midi. Je pense à cette image de Jacqueline Salmon, Myrtle Beach le 7 avril 2010 à 7h21, avec un soleil saisi frontalement. La comparaison s’arrête ici. Roberto Ferrucci publie des images de couchers de soleil sur le bacino de San-Marco, sur les rivas entre Santa-Elena et le palazzo ducale, rarement au-delà, des contrejours de promeneurs sur les quais, des images de la place San Marco de nuit, quasi vide, de la lagune dans le brouillard avec le chaland d’un artisan, et parfois des photographies de paquebots traversant le bassin accompagné du #nograndinavi. Quelques images seulement, alors que le narrateur de Venise est lagune déclare les photographier continuellement (p. 57). Mais justement, est-ce l’image de Venise que Roberto souhaite présenter ? Comment expliquer cette imagerie romantique ?

Il me semble que les photographies de Roberto Ferrucci s’expliquent par un dilemme. D’un côté, l’auteur aime cette ville extraordinaire, sa ville, celle de sa naissance, l’endroit où il vit la plupart du temps, une ville dont il écrit qu’elle n’est pas seulement une ville de la culture, mais que « Venise est culture. Venise est née d’une grande idée, Venise, ce sont les villes invisibles infinies d’Italo Calvino. Venise n’est pas instinct, mais pensée pure » (p. 16). Peut-on après ces mots en donner une représentation faite de myriades de touristes encombrant l’axe Rialto San Marco ou par le flux des navires de haute mer ? « C’est seulement si on recommence à la considérer et à la respecter comme une ville de la lagune, en acceptant sa fragilité, précieuse et unique, que Venise pourra rester la ville la plus belle et la plus aimée du monde » (p. 17). #vivovenezia ! #veneziadavivere ! écrit-il parfois en commentaire de ses images.

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Cette photographie est sur la première page de Venise est lagune.

Et puis, faut-il poursuivre l’imagerie traditionnelle du patrimoine, de ses palais, de ses églises et de leurs trésors ? Quand on parcourt le compte Instagram de l’écrivain, la réponse est clairement négative. Venise est pour lui un combat ! On le sait, Roberto Ferrucci n’aime pas les paquebots de croisière dans Venise. Ils menacent la ville fragile mais aussi, symboliquement, ils cachent le soleil couchant (p. 74). Il y a donc bien une posture critique, et c’est sa réponse au dilemme, à occuper sa position devant le soleil couchant, avec tenacité, comme « le vieux pêcheur installé comme toujours à l’angle droit de la riva dei Partigiani et du viale des Giardini Pubblici et qui va pêcher sur la riva à peu près aussi régulièrement que je vais écrire au café » (p. 25). À l’approche des grands navires, le vieux pêcheur relève sa canne, rembobine et attend, l’air abattu, que tout rentre dans l’ordre. Roberto Ferrucci voudrait bien effacer ces monstres de son champ de vision ou, au moins, « faire semblant qu’ils n’existent pas » (p. 75). Il poste pourtant de temps en temps une image de ces paquebots sur son compte Instagram mais c’est pour mieux poursuivre leur dénonciation. #nograndinavi !