Décrire le ciel, collecter les signes, enregistrer le temps, noter les mots des météores. Ou bien dessiner les nuages, peindre la pluie, collationner les éléments dans des images. Ces activités humaines essentiellement développées par les écrivains et les artistes depuis des siècles sont au fondement de notre culture visuelle météorologique, bien avant les procédés scientifiques de la cartographie, tels ceux qui se déploient quotidiennement sous nos yeux attentifs. Jacqueline Salmon participe à ce grand œuvre d’expression de la nature depuis Évreux (2009-2010),  les Alpes du Sud (2011-2012), Toulon (2014-2015) jusqu’au Havre (2016). Ses dernières cartes ont été publiées aux Éditions Loco sous le titre Du vent du ciel et de la mer (2016). Ses photographies sont « des relevés de ciels au petit matin, ou de la mer frisottant sous le brise ou écumant en vagues » colorées (Luc Desbenoit, Télérama 3502). Elles exhibent les boursouflures des nuages, les éclats de leurs nuances infinies et projettent devant nous une manière d’entendre les éléments, le vent surtout. Car c’est le vent qui intéresse l’artiste.

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Le port du Havre, carte des vents © Jacqueline Salmon 2016

Sur ses photographies, Jacqueline Salmon dessine à l’encre de chine ; elle trace de petits segments fins, serrés, infinis, avec parfois, comme ici sur cette image du Havre, des traits à contre, comme pour briser l’homogénéité des lignes,  produire un rythme, dompter le vent, diriger son souffle, le façonner. Elle imagine et transcrit la respiration du ciel.

Les peintres, je le notais, ont souvent cherché à percer le secret des météores. Dans les peintures de Vernet, de Gudin, de Courbet, les éléments déchaînés se liguent contre les hommes et leurs fragiles embarcations. C’est souvent une histoire effrayante de naufrages, et une représentation de la mer comme lieu de tous les dangers, que les artistes livrent au public citadin. Jacqueline Salmon empile une série de cartes postales du musée de la Marine dont l’une, le naufrage de la corvette anglaise La Junon en 1795, est légendée : « c’est un horrible spectacle de voir ainsi groupés dans les haubans ou hissés dans les hunes, des infortunés qui disputent leur vie à la mort… » (p. 24). « C’est un horrible spectacle » mais un spectacle quand même, celui de la violence de la nature, représentée avec précision dont la répétition des formes constitue les éléments fondateurs d’une dramaturgie du sublime.

Cette période passée, les peintres continuent de dessiner la mer, les côtes, le ciel, les nuages mais aussi la pluie et, de façon indirecte, par les arbres penchés et les parapluies retournés, le vent. Jacqueline Salmon était en résidence au musée André Malraux du Havre, il était normal qu’elle nous donne à voir le spectacle du ciel à côté d’Eugène Boudin, comme avec ce nuancier semaine du 2 au 8 juillet 2012 (p. 142-143).

C’est en se tournant vers le maître des impressionnistes, Hiroshige, qu’il serait aussi possible d’observer les recherches pour représenter toutes les nuances de la pluie : fines rayures verticales et serrées comme dans Pluie nocturne à Karasaki (vers 1834), grands traits continus, irrégulièrement penchés et discontinus, comme le montre La Pluie de la courtisane Tora près de l’étape Oiso (vers 1833/34) ou encore ces grandes lignes courbes, épaisses, couvrantes « comme un voile décoratif devant le paysage » (Adèle Schlombs, Hiroshige, Taschen2010) que présente La Gorge de Yamabushi dans la province de Mimasaka (1853). Je pense encore aux hachures de Fritz Hauser à même le mur le l’escalier de la fondation Van Gogh en Arles, des rayures, gravures sur la peinture argentée, accompagnées d’une installation sonore de l’eau qui tombe, paraphrase mixte, nous dit l’artiste, de la gravure d’Hiroshige, Le Pont Ohashi et Atake sous une averse soudaine.

Et c’est en Arles justement, dans la petite galerie Le Corridor du quartier de la Roquette, à deux pas de notre logement, l’été dernier, que j’ai vu pour la première fois les cartes de vents de Jacqueline Salmon. Elle présentait des travaux extraits de sa résidence à Toulon et signait son livre 42.84 km2 sous le ciel (Loco, 2016). Jacqueline Salmon est venue à la calligraphie des vents sur ses photographies, un peu par hasard, tout en étant sensible à l’idée d’apporter d’autres dimensions à ses paysages, par d’autres signes qu’il lui fallait trouver. Elle a expliqué sa découverte : « Au Québec alors que je cherchais d’anciennes représentations des profils d’îles du Saint Laurent, j’avais entr’aperçu dans la bibliothèque de l’université Laval une carte du monde au XVIIe siècle qui était une planisphère recouverte de flèches. L’image s’était imprimée dans ma tête, mais je n’avais pas eu l’intelligence d’en noter les références et j’ai été ensuite incapable de la retrouver. De retour en France je n’ai eu de cesse de la chercher, sans succès, mais j’ai commencé à imaginer qu’il existait des cartes des vents autres que la rose des vents, représentée sur de nombreuses cartes » (La photographie en acte(s), Michelle Debat et Jacinto Lageira (dir.), Filigranes éditions, 2014).

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Brise-vent, quai Mazeline, Le Havre, carte des vents © Jacqueline Salmon, 2016

Sur les cartes des vents, les rayures procèdent d’une convention, intellectuelle, scientifique ; elles sont le produit d’une longue recherche dans le monde de la météorologie, d’une mise au point minutieuse pour montrer le vent, pour connaître et maîtriser la haute mer, anticiper les dangers et prévenir les naufrages comme l’explique Fabien Locher dans Le savant et la tempête (Presses Universitaires de Rennes, 2008). Il a fallu beaucoup de temps pour passer des roses des vents à ces cartes faites de flèches. Léon Brault a participé à ce grand mouvement d’invention et a marqué la transition des roses vers les flèches. Les hampes et les barbules dessinés par Jacqueline Salmon veulent donc respecter cette histoire, cette précision dans l’exposition des choses du temps qu’il fait : montrer le coup de vent, le souffle léger ou la bourrasque, faire comprendre les directions et la force de ces flux d’air.

« Au début les météorologues ne comprenaient pas l’intérêt que je trouvais à ces documents scientifiques, quotidiens pour eux, répétitifs et sans dimension artistique. Pour moi qui avais fait le travail que vous avez vu sur les courants de marée ils étaient extraordinaires. J’ai appris à les lire et à les débusquer sur internet à Météo-France où tout le monde était très curieux de savoir ce que j’allais en faire. Dans un premier temps j’ai récupéré les informations fait une extraction de ces dessins hors de leur contexte et je les ai appliqués sur des photographies du ciel le même jour. C’était beau, mais uniquement esthétique. J’avais appris que l’on faisaient trois cartes des vents simultanées à 500 m à 1000 m et à 1500 m à la même heure et que ces cartes étaient constamment mouvantes. Puis j’ai réalisé que les nuages étaient modelés par les vents et que, connaissant maintenant les codes de représentation, je pourrais faire les cartes des vents de mes propres photographies. C’est là que l’atelier de gravure, est devenu l’outil intéressant » (La photographie en acte(s), idem).

Gravés ou tracés à l’encre de Chine, les signes sur la photographie participent d’une volonté d’ajouter une information supplémentaire réelle et vérifiable. Mais comme le note Emmanuelle Chérel en s’inspirant des réflexions de Gilles Tiberghien, la cartographie ne se limite pas à une accumulation de connaissances objectives. « Dans l’irréductible écart entre les cartes et le monde s’exerce l’imagination » (« L’espace – critique – de la carte », 303, n°133, 2014). « Si la carte a souvent été considérée comme objectivant notre lien à l’espace, elle est, elle aussi, un récit où la part fictionnelle se mêle étroitement à la part factuelle et référentielle » (idem).  Les signes du vent invitent à une autre forme de spectacle, celui d’une mise à jour des turbulences multiples qui peut constituer une métaphore du « temps qu’il est », comme on dit « le monde comme il est », tant l’œuvre de Jacqueline Salmon est une navigation incessante entre les diverses formes de réalité. Cependant l’artiste prend bien soin d’inscrire sa narration du monde actuel dans la continuité historique des représentations. Elle cite, elle montre, elle s’expose aux côtés de Boudin, de Turner, de Courbet, elle entremêle son travail avec celui du Bureau central météorologique, en bref, elle fournit au spectateur les éléments pour comprendre la genèse du grand récit qu’elle entend poursuivre, pour notre plus grand plaisir.