Récit : « Cette nuit du 7 au 8 novembre, un couple semble aux aguets. Il s’attarde anormalement dans une morne pizzeria d’une petite ville de Seine-et-Marne. L’homme sort une première fois pour jeter des papiers dans une poubelle publique. Revient s’attabler. Puis ressort vérifier que l’exemplaire du guide du voyageur SNCF, le tableau des horaires de la ligne TGV et l’emballage d’une lampe frontale qu’il vient de jeter sont toujours là. Julien Coupat, 34 ans, et Yldune Lévy-Guéant, 25 ans, sont sur leur garde. Logique : ils sont tous les deux fichés « S », la lettre qui désigne les agitateurs autonomes, les « totos » dans les archives policières. Et ils le savent. Depuis plusieurs mois, ils sont filochés par une équipe mixte de la Sous-Direction antiterroriste (SDAT) et de la Direction centrale du Renseignement intérieur… »

Stop ! J’arrête ici la citation d’un article de l’Obs du 20 novembre 2008 qui reprend le discours policier dans une prose où le suspens et le jargon voudraient mettre le lecteur en situation, comme il aurait pu, pour faire ressentir l’ambiance, décrire le visage de Coupat dans le clair-obscur du réverbère au-dessus de la poubelle où il jette ces indices compromettants, ou bien le couple face-à-face, assis à leur table, le regard vague, façon Hopper, semblant attendre longuement dans la lumière blafarde d’une pizzeria de campagne.

Comment, en effet, parler de cette affaire de Tarnac, puisque c’est d’elle dont il s’agit ici ? Comment faire pour ne pas engrosser son article de la fureur policière et gouvernementale, la même qui est obligée de désenfler au fur et à mesure que l’enquête avance, à charge mais sans preuves ? Comment faire pour conserver une distance critique suffisante face à un dossier judiciaire semblable à un poulet dont on a coupé la tête et qui continue à courir, selon le bon mot de Laurent Borredon, journaliste au Monde ?

Thierry Girard parcourt le Limousin dans ces années 2007, 2008 et 2009, pour un projet photographique qu’il intitule d’abord « Paysages de résistances, résistance du paysage ». Il a l’intention de mettre en images le long chemin d’une résistance populaire, ancrée dans les esprits, dans les lieux, à travers des histoires et des photographies. J’ai rendu compte de l’ouvrage qui en résulte sur ce même blog dans un article du mois d’août. Il s’agit aujourd’hui, à travers cette photographie de la route entre Tarnac et Peyrelevade (Paysages insoumis, Loco, 2012), de comprendre ce que constitue pour le photographe, la tentative de capturer, s’il existe, l’esprit voire le génie d’un lieu ?

Ce génie des lieux, Thierry Girard espère souvent l’entrevoir dès l’étude préparatoire à ses déplacements sur le terrain, dans la toponymie inscrite sur les cartes, ces mots qu’il retrouvera ensuite sur les panneaux au bord des routes, à l’entrée des hameaux, ces noms de lieux qu’il aime, « le plus souvent pour leur seule qualité sonore ou poétique, parfois aussi pour ce qu’ils laissent entendre de genius locii ». Et comme il s’agit de montrer, ou de faire ressortir ce qui n’est pas visible au demeurant, le photographe-écrivain nous avertit que ce ne sera pas chose facile. Il faudra, « au croisement d’une route », choisir son chemin, « aller là plutôt qu’ailleurs en pariant sur l’épaisseur supposée d’un paysage, sur sa capacité à engendrer des images, parce que d’un nom jaillit le mystère de l’Histoire, des histoires »  (D’une mer l’autre, p. 44). Nous voici donc prévenus : photographier un paysage ce n’est pas seulement découper un cadre dans l’espace, ce dont on se doutait un peu, mais cela procède d’abord d’une relation à construire, d’un commerce intime avec un lieu. Et cela commence souvent par une rêverie sur les cartes et des lectures ; très importantes les lectures pour Thierry Girard qui se déplace toujours avec des livres !

C’est à ce point de la problématique qu’intervient la seconde partie du titre, la résistance du paysage. Cette idée d’un paysage qui résiste, qui ne se donne pas au photographe, malgré ses efforts, ses essais, le trépied ici ou bien là, est ancrée dans la pratique de Thierry Girard. À propos d’une photographie, il écrit sur son blog : « J’ai déjà mesuré la veille cette résistance à Saint-Junien en tentant de photographier les abords d’une chapelle attaquée par une foule en colère qui reprochait au curé d’avoir refusé de bénir la dépouille d’un ouvrier indigent. Mais la résistance est parfois temporaire, il faut savoir aussi exercer sa patience et faire preuve d’entêtement : en revenant sur les mêmes lieux en décembre 2007, autre point de vue, autre lumière, l’image devenait possible ». Le paysage se donne alors, moins qu’une soumission au photographe, Girard évoquerait davantage une reconnaissance mutuelle, un échange, encore une fois ce petit commerce intime qui oblige à travailler entre le doute et la certitude d’avoir trouvé ce qu’on cherche.

Avec Tarnac, c’est différent. C’est moins le paysage, la lumière ou le cadrage, que le contexte de 2008 qui interdit de s’attarder autour de l’épicerie ou de la ferme du Goutailloux pour réaliser des images ou, pourquoi pas, chercher un indice oublié comme ce carnet « retrouvé » par un envoyé de JDD plusieurs jours après la perquisition en règle de la police scientifique.

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Faux-la-Montagne 29 janvier 2007 © Thierry Girard

Thierry Girard est pourtant venu plus tôt, avant le débarquement de la maréchaussée encagoulée. En janvier 2007, il est à quelques kilomètres. La neige recouvre le plateau et il photographie un croisement. Va-t-il aller du côté de Gentioux, pour traverser successivement Bellevue, Thezillat, Beissat, Trizoulet et Loudoueinex ? Ou va-t-il aller du côté de Tarnac en passant par ce hameau qui s’appelle curieusement La Loi ?

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La Villedieu 9 mai 2007 © Thierry Girard

À La Villedieu, le lendemain de l’élection de Nicolas Sarkozy, il photographie les affichettes collées nuitamment, celles qui parlent d’alternative et de poésie, celles qui rejettent le système capitaliste et l’hyperconsommation, celles qui célèbrent encore la Commune et le pouvoir des communes, celles qui mettent en émoi les gendarmes et déclenchent les premières enquêtes au début de l’année 2008. Un an plus tard, il n’est plus possible d’aller sur le plateau sans croiser cette affaire.

5 mars 2017. Je démarre lentement de Tarnac par la départementale 160, en direction de l’Étang. J’avance avec prudence, la route est étroite, la végétation est dense et la visibilité réduite. Je me dis aussi qu’avec le temps, l’inscription au sol photographiée par Thierry Girard en 2007, puis en 2012, est peut-être effacée. La chaussée a pu être refaite, le goudron ayant tout recouvert. Le paysage est agréable ; je croise seulement deux ou trois voitures. Sur mon écran d’ordinateur, chaque clic me fait progresser de quelques dizaines de mètres ; dans les lignes droites, je peux aller plus vite en visant une cible plus éloignée. Je sais qu’il faut surtout être attentif dans les virages. Sur l’image de Girard, je note qu’il s’agit d’un virage à gauche – à condition d’être dans le bon sens, celui de Tarnac à Peyrelevade –  et puis la présence de bouleaux, d’une petite clôture et peut-être d’un chemin qui part sur la droite. Je traverse la Vienne et voici l’intersection avec la D21. À gauche, c’est la direction de Gentioux et Faux-la-Montagne. Je prends à droite. Avec Street View il sera toujours facile de faire demi-tour si je commets une erreur. Mais non, encore un kilomètre environ et je découvre les lieux de l’image. L’inscription est toujours là, un peu moins visible évidemment, mais reconnaissable. J’y suis. Au cœur de la résistance du plateau.

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Capture d’écran Street View 5 mars 2017