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©Naoya Hatakeyama

Rikuzentakata est le nom d’une petite ville de la côte Pacifique du Japon, le « pays natal » du photographe Naoya Hatakeyama. C’est aussi le nom du second livre qu’il consacre à sa ville depuis le terrible tsunami du 11 mars 2011. Kesengawa (Vers la rivière Kesen) paru en France en 2013, montrait successivement les images d’avant la catastrophe, le quartier, le bord de mer, les fêtes, la vie, accompagné d’un texte relatant le voyage précipité de l’auteur depuis Tokyo dans les journées qui ont suivi le tsunami et, dans une seconde partie, les images sans commentaire de la destruction. Kesengawa est le livre de la grande douleur, celle de la disparition de sa mère dans le reflux de la vague, et le livre des débris, d’une vie, d’une ville. La dernière partie est une marche hallucinée et désordonnée dans Rikuzentakata déchiquetée, parmi les décombres éparpillés.

Entre mars 2011 et juin 2016, c’est-à-dire jusqu’aux tous derniers instants que permettent l’impression du nouveau livre, Hatakeyama n’a pas cessé de photographier sa ville détruite, le déblaiement, les prémisses du renouveau. On revoit d’abord quelques images impressionnantes d’étendues de débris puis, au fil du temps, leur amoncellement le long des anciennes rues, dessinant une nouvelle structure urbaine dans un espace vidé des hommes. Un dégagement de fumée ou de poussière signale au loin une activité, quelque engin en mouvement. Mais dans les photographies d’Hatakeyama, c’est d’abord la disparition de la vie dont il faut rendre compte. Ou son refoulement, avec une image des installations préfabriquées qui abritent les rescapés, sur un terrain de sport enneigé, loin des lieux de la tragédie. Ou bien alors, la stupéfaction qui prévaut toujours quand un groupe observe la manière dont les arbres ont été tailladés, au pied de la montagne.

Les hommes ont quasiment disparu mais le monde naturel est toujours là. La mer d’abord, même si elle n’est plus directement l’objet de l’image, calme, plate, raisonnablement tenue au-delà des protections que l’on reconstruit. Les nuages et l’arc-en-ciel, l’eau qui ruisselle, les plantes qui s’enhardissent dans les espaces abandonnés, tous ces signes d’apaisement et de continuité semblent vouloir faire disparaître le temps du drame, jusqu’à la neige qui recouvre les derniers débris, efface les reliefs de la catastrophe, reconfigure les lieux et propose aux humains de tout oublier. Mais le travail de Naoya Hatakeyama est justement de lutter contre l’oubli. Un groupe d’hommes et de femmes en noir descend des hauteurs le 10 mars 2013, après la cérémonie du souvenir. Ils regagnent leurs voitures rassemblées dans cet immense parking constituée par la ville désormais déblayée. Comme il l’écrit, Rikuzentakata est un lieu où ne subsistent plus que les tombes de plusieurs générations d’ancêtres dans le petit cimetière situé sur les hauteurs.

À partir de 2013, les images commencent à nous montrer autre chose ; la ville est un immense chantier à partir duquel tout doit renaître, mais différemment. Des engins de terrassement sont à l’œuvre. Une montagne est arasée. De grands terre-pleins sont dessinés élevant à plus de douze mètres le niveau du sol. Hatakeyama grimpe sur les hauteurs, photographie l’érosion de la montagne et le déracinement des arbres. Les points de vue choisis laissent apercevoir la plaine littorale en pleine transformation. Puis il redescend observer les protections construites le long de la rivière Kesen et sur le bord de mer. Quelques traces n’ont pas encore disparu comme cette rampe tordue d’un escalier qui conduit sur la digue, structure métallique désarticulée à laquelle reste fixé un bout de corde, dernier indice d’une activité déchue.

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©Naoya Hatakeyama

À plusieurs reprises dans le livre apparaît la base en béton d’une ancienne maison ou d’un bâtiment administratif dont l’ensemble des murs, cloisons, meubles a disparu. Sur une centaine de mètres carrés on aperçoit seulement le labyrinthe des pièces, couloirs, entrée et autres recoins. Parfois quelqu’un marche entre ces murets qui ne veulent plus rien dire mais il semble que pour Hatakeyama les fondations de cette maison soient comme la représentation de la ville toute entière. Il  reste bien quelques traces de l’ancien monde mais leur signification est en train de se perdre. Le 13 août 2015, il photographie encore les lieux au milieu de la végétation qui a envahi les terrains abandonnés, puis dans une image effectuée le 31, il nous en montre la démolition, moment extrême de la perte.

« Quand je vais m’asseoir sur les marches de la digue en béton devant notre maison et que je regarde la surface de l’eau de la rivière Kesen ou la montagne Hikami au loin, je me sens apaisé, comme je l’ai été depuis l’enfance, à ce même endroit, mais c’est une grande douleur de devoir immédiatement repousser ce sentiment car, dès que je regarde derrière moi, ce qui devrait se trouver là, notre vieille maison, les arbres, la ville, tout a disparu, et il ne reste que d’immenses étendues dévastées où, par endroits, poussent des herbes folles. Ce spectacle vide, c’est la réalité… »

Dans un long texte à la fin du livre, « Paysage biographique », Naoya Hatakeyama revient sur les images de son « pays natal », pas seulement pour raconter des éléments de son enfance, mais aussi pour expliquer la genèse et la transformation d’une ville constituée d’un assemblage de quartiers, les « trois territoires de la mer », dont à l’ancienne dénomination Takata fut ajoutée le qualificatif Rikusen (côtier). Dans ce texte riche et sensible qui constitue une archéologie de la mémoire (comme m’inspire le titre des Conversations avec W. G. Sebald), ce qui semble avoir marqué le plus l’auteur, c’est la place que l’automobile a prise dans la vie et dans la ville. Elle est évidemment devenue indispensable. Cependant, aux paroles banales du type « on ne pourrait pas vivre sans voiture », il juxtapose seulement les faits. Le tsunami a provoqué un gigantesque embouteillage. La vague a rattrapé une grande partie de ces cortèges immobilisés dans leur tentative de fuite. Dans les trois départements frappés, environ soixante-dix mille véhicules ont été sinistrés.

Les amas de ferraille qui apparaissent au fil des premières pages, et qui disparaissent ensuite, peuvent nous faire penser au livre exceptionnel de Joël Meyerowitz, Lendemains (2006). On y voit, avec sans doute une plus grande attention aux sauveteurs et ouvriers employés sur le site du World Trade Center, l’évolution lente et difficile du chantier de déblaiement entre le 23 septembre 2001 et le 30 mai 2002. Son journal accompagne les photographies, factuel et laconique. Comme tous les Américains, Meyerowitz a été fortement marqué par la tragédie de New-York, son « pays natal ». La comparaison s’arrête là. Les circonstances sont très différentes, le traitement photographique aussi. Pourtant, on ne peut s’empêcher de mettre côte à côte les couvertures des deux livres : la verticalité des structures métalliques dans la nuit éclairée de Ground Zero et la verticalité de la forêt meurtrie de Kensenchô-Nakai.

À Rikuzentakata, comme à New-York, les événements ont modifié la conception du temps. Hatakeyama y est fortement sensible qui s’interroge : « Le temps, l’histoire, qu’est-ce que c’est, au fond ? Est-ce que c’est ce qu’indiquent les aiguilles des montres ou les tableaux chronologiques ? Non, ça ne peut pas être cela. Personnellement, ce temps si pesant que j’ai vécu juste après le tsunami, il m’est totalement impossible de l’appréhender de la même façon que mon expérience habituelle du temps… Le temps, à ce moment-là, bougeait en emmêlant mes sentiments et le monde extérieur et je ne peux le définir autrement que comme ce mouvement… Dans l’amalgame de cette immense catastrophe générale dite naturelle avec mon temps personnel, n’était-ce pas l’immaîtrisable de l' »histoire individuelle » qui apparaissait ? Et le paysage qui apparaît maintenant à Rikuzentakata, n’est-il pas le résultat de l’anéantissement de notre époque actuelle par un temps d’avant l’histoire, un temps que l’on peut appeler « préhistoire ou histoire naturelle » ? »

Il me semble pourtant qu’il existe quelque chose capable de surmonter ce surgissement de l’histoire naturelle dans la vie d’Hatakeyama. Cela tient au langage, à la faculté des hommes de nommer les lieux où ils vivent. C’est tout à fait frappant dans le livre. Chacune des photographies est légendée (dans l’index final) de la date et du nom du quartier. Ainsi, malgré la submersion, la destruction, l’arasement, puis la construction des gigantesques terre-pleins qui recouvrent désormais la ville des terres extraites de la montagne Atago, la ville de Naoya Hatakeyama a conservé, au moins pour l’auteur, toutes ses dénominations traditionnelles, Takatachô-Natajuku, Takatachô-Takenooki, Takatachô-Nagazuka, Kensenchô-Imaizumi, Kesenchô-Nakai, Kesenchô-Minato etc. Il n’y a plus rien qui révèle le temps d’avant mais la toponymie est conservée, du moins dans la représentation que nous donne Hatakeyama de sa ville. Certes, il n’ira plus à Kensenchô mais les mots resteront. « Vous voyez, du côté de Nakai… » ainsi que lui parlait une compatriote rencontrée incidemment au Musée de la Photographie et Tokyo. Dès lors, ses deux magnifiques livres constitueront à jamais les nouvelles archives de Rikuzentakata d’autant que, comme le montre les amas de documents photographiés à la mairie, il ne reste peut-être plus rien.