L’ouvrage est paru au printemps chez Loco mais il était possible d’en voir quelques photographies précédemment. Je pense à cette grande exposition dans le cadre de Paris Photo 2014 à l’Éléphant Paname : La Mémoire traversée. Paysages et visages de la Grande guerre. Jean-Pierre Gilson y présentait un aperçu de ses travaux sur la Somme et le Chemin des Dames aux côtés de quelques autres grands noms de la photographie des terrains de la Première Guerre comme Jacques Grison, Gérard Rondeau, Patrick Bard, Michael St Maur Sheil et bien d’autres. Cette exposition permettait de rendre compte de la variété et de l’intérêt renouvelé des photographes pour la Première Guerre. Certes, Gilson est un familier des lieux, il les arpente depuis longtemps et cet ouvrage constitue au moins le troisième sur la Grande Guerre. Se décrivant comme un paysagiste, Gilson prend de belles photographies en noir et blanc, même si on devrait dire en gris, comme nous y incite Bernard Plossu. Images contrastées, jeux d’ombre et de lumière, effets de brume, souvent un premier plan qui attire d’abord le regard, force du cadrage, intérêt du sujet, on n’en finirait pas d’énumérer les qualités d’un professionnel qui a plus d’une vingtaine d’ouvrages à son actif comme auteur ou en collaboration.

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Le bois Wallieux de Soyécourt. ©Jean-Pierre Gilson

Mais plus encore, ce qui m’attire dans ce travail sur la Somme, c’est le regard du photographe sur un territoire aussi chargé d’histoire et c’est donc à partir des deux concepts historiques relevés par Nicolas Offenstadt dans un court texte du catalogue de La Mémoire traversée, celui de trace et celui de temps feuilleté, que je souhaite l’évoquer. Photographier la guerre passée, on l’a souvent dit sur ce blog, c’est d’abord en relever les traces dans le paysage. C’est évidemment une approche très restrictive des traces de la guerre en général, quand on sait aujourd’hui, celles profondes qu’elle laisse dans les sols et celles, invisibles mais puissantes, qu’elle maintient dans les esprits, les mémoires familiales, collectives, sociales. Le photographe peut néanmoins accéder à certaines traces matérielles des combats, toujours présentes, conservées plutôt, dans certains lieux, comme ce trou de mine à Ovillers-la-Boisselle (p. 17) monument historique depuis 1998, ces tranchées du Parc mémorial de Beaumont-Hamel (p. 71) ou encore ces trous, bosses et monticules dans ce paysage toujours bouleversé du bois d’Engremont (p. 69). À Soyécourt, les arbres ont poussé, modifiant la perspective du terrain, accentuant sans doute son caractère romantique, biaisant certainement les représentations qu’on peut se faire désormais des lieux et des combats. Mais c’est aussi l’intérêt de la photographie de faire état des transformations comme avec cette belle image hivernale du blockaus d’Hénencourt, cerné par la végétation et qui me fait repenser au travail d’Alexandre Guikinger (La ligne).

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Grove Town Cemetery, Méaulte. ©Jean-Pierre Gilson

Et puis il y a ces cimetières, nombreux, photographiés de différentes manières, de près, de loin, frontalement ou de manière oblique, en tout vingt-six images de cimetières et de mémoriaux qui constituent un échantillon des 14 cimetières allemands, 19 français et 410 britanniques du département de la Somme. Gilson les représente souvent dans leur environnement immédiat, une campagne agricole d’où semble avoir disparu toute autre trace de la guerre. Illusion bien sûr quand on sait le nombre toujours impressionnant d’objets qui remontent à la surface aux temps des labours. Cependant – c’est le cas surtout des nécropoles britanniques – dans ces images de champs bien travaillés, aux sillons impeccables, l’incrustation de ces cimetières produit un effet de saisissement. La photographie du Grove Town Cemetery de Méaulte en est un bon exemple. Sanctuaire, îlot d’histoire et d’émotion,  à Méaulte les stèles vivent dans une autre dimension temporelle. Le petit muret qui le borde semble résister à l’assaut des cultures ; il rend compte surtout d’un équilibre instable dans le passage du temps, celui séculaire déjà, de la brutalité de la guerre, et celui de l’actuel, du travail agricole dans la dureté d’un système productiviste mondial. Si, comme le formule Georges Didi-Huberman, « fabriquer une image, ce n’est pas illustrer une idée ou capter une réalité mais bien agir sur la réalité et construire une idée », les photographies de Gilson ne sont pas des images de paix mais l’enregistrement prophétique des catastrophes qui se succèdent.

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Ferme de l’Hôpital, Maurepas. ©Jean-Pierre Gilson

À côté de cette approche macro, les photographies de Gilson nous introduisent aussi dans de petits récits chargés d’émotion. J’aime beaucoup celle de la colonne tronquée à la Ferme de L’Hôpital sur la commune de Maurepas (p. 61). On ne distingue pas les inscriptions du piédestal mais il est facile de les trouver : « À notre fils bien aimé Edouard Naudier, receveur de l’enregistrement, mort pour la France, Ferme de L’Hôpital, 1890 – 1916 ». Au cœur d’une vaste parcelle, l’horizon à peine marqué d’une fine ligne d’arbres, elle est le seul relief, isolée, entourée au plus près par la terre agricole et les marques du travail des machines. La photographie de Jean-Pierre Gilson remet dans l’actualité la peine et le deuil de la famille d’Edouard Naudier. Cela me rappelle une autre photographie, dans le dernier livre de Thierry Girard, une autre colonne tronquée, ou plutôt un obélisque brisé, dressé dans une prairie boueuse par les soldats d’un régiment de Thuringe, à la mémoire de leurs camarades tombés au combat en septembre 1870, anonymes mais toujours aimés. Comme la littérature ou l’histoire, ces photographies font resurgir les figures oubliées, perdues, et fonctionnent alors, ainsi que Walter Benjamin voyait celles d’Atget, comme « des pièces à conviction pour le procès de l’histoire ».

Dans l’introduction de Somme 1916, William Boyd écrit justement que les images de Gilson ne sont pas de « simples relevés topographiques » mais il les rapproche des monochromes de la Première Guerre pour les considérer comme un écho de la souffrance humaine. Il me semble qu’au contraire, il faut mesurer l’extrême distorsion entre les images de guerre et la série présentée par Gilson, photographe des traces, entendues comme la juxtaposition dans l’espace de fragments de temporalités différentes. Ainsi, ces photographies ne sont pas seulement le moment d’après, mais davantage un procédé pour observer la diffraction du temps sur des images de cimetières isolés dans des paysages de grande culture, sur ces stèles oubliées alors que la vie et le travail se poursuivent à quelques centimètres. C’est en cela qu’elles nous sont précieuses et assurent la qualité du livre.