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Le livre annonce une fois, une fois seulement, qu’il est question de la ligne Maginot, dans l’exergue, avec cette précision : « La ligne Maginot, du nom du ministre de la Guerre André Maginot, est une ligne de fortification construite pour la France le long de ses frontières avec la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie. Sa construction est lancée en 1928 et s’achève avec le début de la seconde Guerre Mondiale ». Elle est aujourd’hui, s’il faut en croire les articles qui rendent compte du travail de Guirkinger, le symbole de la défaite. Symbole seulement car, comme le montre Marc Bloch dans L’étrange défaite, c’est l’ensemble des conceptions et théories de la guerre qui était dépassé dans l’état-major de l’armée française. Alors, finalement, peu de gens se sont aventurés à étudier cet obscur objet de la défaite : quelques chroniqueurs locaux soucieux de connaître cet amas d’acier et de béton omniprésent dans leur paysage et puis l’historien Philippe Barraud dont les travaux nombreux nous ont fait connaître les détails de sa construction et de son fonctionnement. Il a sur le sujet un avis qui nuance les approches raidies, comme ferraillées, par la mémoire de la défaite.

« Si la ligne Maginot a, en définitive, rempli deux de ses missions initiales (empêcher une ‘attaque brusquée’ avant la complète mobilisation des armées françaises et assurer l’inviolabilité de la frontière franco-allemande), elle a eu néanmoins, et contradictoirement, des effets non voulus, voire pervers, dans la mesure où, sur les plans mental comme géostratégique, elle a participé d’une logique d’enfermement et de ce qu’il faut bien appeler une sorte de ‘bétonnage’ des esprits et de la réflexion stratégique. Enfin, elle a été particulièrement mal utilisée en 1939-1940. Faute de stratégie adaptée, l’outil d’une politique de défense qu’elle constituait, a fait l’objet d’un usage qui en a incontestablement accentué les limites, voire les défauts intrinsèques. Elle n’a pas servi à économiser les effectifs, ce qui était pourtant sa troisième mission » (La politique de fortification des frontières de 1925 à 1940 : logiques, contraintes et usages de la Ligne Maginot, article disponible sur Cairn.info).

Si le travail de Philippe Barraud n’est pas une œuvre de réhabilitation, il est une explication à distance des représentations ancrées dans l’imaginaire historique français, comme souvent bien éloigné d’une vision claire de l’histoire. Si j’insiste sur cet aspect, c’est parce que Guirkinger a choisi lui aussi de prendre à revers ces images toutes faites de la ligne. En 2006, il a commencé à la photographier, en rencontrant les associations qui cherchent à l’entretenir. « J’ai beaucoup photographié les passionnés de la ligne Maginot » explique-t-il dans les colonnes de M Le magazine du Monde (24 juin 2016). Une photographie de l’exposition témoigne encore de ce moment mais, dit-il, « au fur et à mesure, j’ai déshumanisé mes images. Je me suis défait de cette carapace historique pour me concentrer sur les paysages ». La ligne est devenue « une sorte de décor de science-fiction, une trace de land art, une architecture moderniste, un géoglyphe contemporain ». Précisons que le géoglyphe est un grand dessin au sol, dont les plus célèbres se trouvent au Pérou, et que sa signification fait souvent l’objet d’hypothèses merveilleuses. La carte reproduite ici donne une idée de la forme du géoglyphe qui court de la frontière belge au Rhin, tout en révélant seulement sa partie nordique car Guirkinger a exploré aussi cette ligne bien plus au sud, dans les montagnes alpines, de la Savoie aux Alpes-Maritimes.

La ligne

De cette fortification extraordinaire, Guirkinger ne nous montre que la partie visible, des blockhaus, des casemates, des ouvrages divers appelés avant-postes, abris-caverne, fossés antichar, maisons fortes. Ces dernières sont les plus curieuses pour le néophyte : blockhaus dans leur partie basse, logement dans la partie haute, elles donnent le change sur leur fonction et certaines sont désormais réhabilitées en pavillon avec jardinet et clôture.

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Pages du livre sur le site de RVB Books

Les 176 photographies du livre sont effectuées entre août 2006 et avril 2016 et il semble possible de distinguer l’évolution du projet artistique entre des plans serrés sur les ouvrages, caractéristiques des premières années, et les plans plus larges, paysagers, surtout dans les zones montagneuses, qui sont le lot des dernières années. L’intention paysagère n’est cependant pas systématique puisqu’en 2008 et 2015 Guirkinger photographie de la même manière, en angle, une série de maisons fortes dont la présentation dans le livre n’est pas sans nous évoquer le travail dans le « style documentaire » de Bernd et Hilla Becher.

Mais c’est davantage à des travaux d’artistes contemporains que certaines images de La Ligne me fait penser. Jean-Yves Jouannais (qui effectue aussi le commissariat de la présentation arlésienne) dans cet excellent livre d’accompagnement de l’exposition Topographies de la guerre (Steidl/Le BAL, 2011) avait sélectionné les photographies de Paola de Pietri dans le Carso italien, fixant « la lente disparition des stigmates » de la Première Guerre mondiale. J’ai en tête cette photographie de 2008 de la série To Face, « Monte Fior », sur laquelle les tranchées suivent la ligne de crête, un peu érodée avec le temps bien sûr, mais traces de furieux combats que la référence à l’écrivain Mario Rigoni Stern (ainsi que Jouannais le signale) rendent plus émouvantes encore. Guirkinger a donc photographié les traces d’une autre guerre, avec des tranchées plus nettes, comme celles de l’avant-poste de la Vallée Étroite en Savoie (n°86), ouvrage situé en première ligne pour résister à l’avancée italienne de juin 1940.

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Pages du livre sur le site de RVB Books

Ces images de fortification, prises souvent à longue distance, depuis le versant opposé de la vallée, contrastent fortement avec les photographies de certains ouvrages, comme ceux de Bréhain en Moselle (voir ci-dessus), sur lesquelles on observe, comme un objet singulier et énigmatique, les affleurements des tourelles d’acier. Parmi celles-ci, certaines sont pratiquement dissimulées, d’autres sont restées depuis des décennies, peut-être même depuis le jour tragique de leur reddition, à demi relevées. Avec ces plans rapprochés dans lesquels l’objet photographié n’est plus qu’un modeste élément du paysage, Guirkinger cherche à dépasser, voire effacer leur caractère militaire – il affirme plusieurs fois ne pas vouloir s’intéresser à l’intérieur des ouvrages, seulement à leur surface extérieure  – à perdre leur signification historique et surtout leur dimension de frontière pour n’en garder que l’objet égaré dans le paysage. Tout autour de ces ouvrages, le paysage se modifie au fil des saisons ; les agriculteurs cultivent et récoltent, les animaux paissent, la végétation se développe intensément. Hormis quelques photographies d’étude de la surface du béton ou de l’acier, c’est le côté statique, éternel, qui semble intéresser l’artiste : des lignes, des points, des surfaces, les éléments basiques d’une représentation intemporelle de l’espace qu’accentue encore la juxtaposition de photographies aériennes.

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Pages du livre sur le site de RVB Books

Le caractère géographique du projet me rappelle alors le travail de Joël Sternfeld dans Walking the High Line (Steidl, 2001), ces photographies au rythme des saisons sur l’ancienne ligne de chemin de fer aérienne qui longe l’Hudson à Manhattan, aujourd’hui en partie reconvertie en promenade. Ici aussi, l’usage ancien est oublié pour ne plus mettre en valeur que les formes du paysage traversé dans une esthétique de la ruine. Comme le note justement Danièle Méaux, les vestiges de métal appartiennent à la modernité mais ce qui compte ici, ce sont les textures, les détails : « tout ce qui pousse le spectateur à attarder son regard sur l’enroulement des tiges et le treillis des feuilles, le dessin des cailloux et le pointillé des fleurs » (Géo-Photographies, p.117). Chez Guirkinger (voir ci-dessus), on observe aussi cette vision romantique de la ruine dans la fusion lente qui s’opère entre le bâti et la végétation que Tristan Garcia réinscrit dans le temps long.

« Entre deux points d’acier et de ciment, les intervalles vides grandissent, rongeant ce qui restait des plates-formes, et condamnant l’ensemble à s’effacer très lentement, à la façon des dessins d’enfants sur la buée des vitres, estompés par le refroidissement de l’air ambiant » (Tristan Garcia, p. 77). En sept courts chapitres, il restitue de la profondeur historique – sans être une chronique, loin s’en faut – à la fortification et lui redonne son statut de construction humaine avant qu’elle ne semble s’autonomiser en tombant dans l’oubli des hommes et devenir, grâce aux images d’un photographe, dans le futur incertain du « grand effondrement » de l’Internet, l’obsession d’une archéologue un peu cyborg. De ce point de vue, mieux que l’exposition qui nous expose la beauté des images – et dont il faut souligner la grande lisibilité et la clarté de la mise en scène -, le livre, c’est-à-dire les photographies de Guirkinger et le texte de Garcia, nous dévoile ce que le photographe a dans la tête lorsqu’il nous parle de géoglyphe. Cependant, chers amis, il faudra lire pour comprendre…