Qu’est-ce qui peut bien déterminer un voyageur à « s’écarter de la grand-route, des plaines fertiles, des lieux fortunés, des grandes cités pour s’enfoncer dans les gorges limousines », s’interroge l’écrivain Pierre Bergounioux en introduction au livre de Thierry Girard (Loco, 2012) ? « Rien, hormis, peut-être, une chose immatérielle, certaine attitude qu’on y cultive et qui emprunte à la ténacité du granite, à la permanence de la misère, parce qu’elle en est l’expression. C’est l’insoumission »(p.9).

Thierry Girard arpente les hautes terres du Limousin à toutes les saisons, de 2007 à 2009, et rapporte des images de fermes écartées du monde, de bois encombrés, de bourgs quiets et de villes où s’effacent lentement les traces du passé. Deci delà, une stèle encore fleurie, un monument célèbre pour sa formule (« Maudite soit la guerre »), un signe dans le paysage nous révèlent l’intérêt des lieux, sur cette terre pauvre, condamnée à l’autarcie, au silence. Car le Limousin possède un esprit particulier, une tendance tenace à la rébellion, à la révolte, à l’insoumission et dans l’histoire du plateau de Millevaches, « l’affaire de Tarnac » en 2008, l’irruption des archers du pouvoir dans le « moutonnement des brandes et des bois » (Bergounioux), n’est que le dernier épisode d’une confrontation de longue durée entre les puissants et les manants. Thierry Girard reprend le fil de cette histoire. Chacune de ses photographies est accompagnée d’un court texte relatant un événement, c’est-à-dire la manifestation d’une résistance. Mais si l’histoire accompagne le récit, Paysages insoumis est avant tout un livre de photographies. Et comme souvent dans le travail de Thierry Girard, il ne faut pas donner à l’image une dimension strictement documentaire.

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28 décembre 1667. La petite Creuse au pont du puy Rageau, Fresselines, Creuse, 3 février 2009. ©Thierry Girard

 

La juxtaposition de ces histoires de révoltes et des images qu’il nous montre introduit un décalage dans nos représentations, entre celles qu’il est possible d’inférer à la lecture du texte et celles que produit l’image du paysage photographié. Ainsi, cette photographie de la Creuse, prise à l’hiver 2009, est en regard d’un texte sur la révolte anti-fiscale des habitants  de la Haute-Marche. Comme souvent dans ce type de protestation, ce sont les employés du bureau de la gabelle qui font les frais de l’exaspération. Plusieurs sont jetés dans les eaux glacées de la Creuse, mais l’un d’eux « est mis à mort dans une parodie de cannibalisme. Le ventre ouvert et rempli de sel, son corps est traîné à travers le village » (p.16). L’historien Alain Corbin a raconté une scène toute aussi macabre, mais située deux siècles plus tard, à quelques kilomètres plus au sud. Le Village des cannibales (Aubier, 1990), décrit cet attachement des populations rurales « à des formes de cruauté devenues étranges, indicibles, insupportables ». C’est donc à un curieux paradoxe que Thierry Girard nous confronte car sa Creuse au pont du puy Rageau semble occulter l’histoire de ces tueries. Que peuvent nous dire en effet ces eaux hivernales rapides saisies par l’objectif, et ces rives boisées, sans doute davantage aujourd’hui qu’au XVIIe siècle ? Elles interrogent notre capacité à « faire surgir le trouble de la mémoire enfouie, au-delà de l’apparence non inquiète des choses » (Des images et des mots, février 2010).

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7-8 mai 1956 8 mai 2007. La Villedieu, Creuse. 9 mai 2007 ©Thierry Girard

Cette photographie du village de La Villedieu en mai 2007 est particulièrement représentative du projet de l’artiste. A priori, rien que de très modeste dans cette image : le clocher au-dessus des toits, un bistro au rez-de-chaussée d’une maison ordinaire, son enseigne et le chien du patron, le monument aux morts de la commune, un obusier, une remise à pans de bois, la rue principale avec une inscription énigmatique au milieu. Mais voilà, il y a cette affichette proprement collée au mur de la remise : « Faute de soleil sache mûrir dans la glace ». C’est le titre d’un poème d’Henri Michaux (extrait de Poteaux d’angles) dont les premiers vers résonnent profondément avec le texte de Bergounioux et qui expliquent son départ à lui, vers la ville, vers « la rumeur de l’univers extérieur » (Où est le passé) : « C’était une terre morte et stérile, oubliée du soleil. Les gens y vivaient les yeux baissés, recroquevillés d’ennui sous un ciel sans grâce, emmitouflés et frileux jusqu’au coeur même de leurs songes. » Et puis cette seconde, collée elle aussi, quatre planches plus loin : « La république est morte tout le pouvoir aux communes ». Le dernier slogan figure en exergue de la page 125 du brulot fameux écrit par le Comité invisible (L’insurrection qui vient, 2007). « La commune c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble » (p. 89), écrit-il, inspiré certainement par Louis Auguste Blanqui, ce militant et théoricien de la Commune de Paris, emprisonné 36 ans pour ses idées. Tarnac, Blanqui, Michaux à la campagne. Rien d’anormal pour Nathalie Quintane qui les associe (avec Lautréamont, Blanchot et bien d’autres) parce que « la campagne est une chose bizarre, comme l’a bien suggéré Benjamin de Tarnac en décrivant les flics de la police scientifique s’égaillant tout heureux dans les champs et visitant le poulailler et disant que la campagne c’est pas mal et décidant peut-être au retour de planter des tomates » (Tomates, 2010, p. 12). Dans le Limousin la bizarrerie est cette tendance à l’insoumission, le vrai motif du déplacement de Thierry Girard à La Villedieu.

En mai 2007, « l’affaire de Tarnac » n’existe pas encore mais il reste le souvenir d’un autre moment fort dans l’histoire du village, celle du blocage par la population assemblée, d’un camion militaire transportant des appelés qui avaient manifesté leur opposition à la guerre d’Algérie et que l’armée acheminait au camp de La Courtine. Le maire, René Romanet, et l’instituteur, Gaston Fanton, anciens résistants, furent « condamnés à la prison avec sursis, déchus de leurs droits civiques et, pour l’instituteur, interdit d’exercer son métier pendant cinq ans. Ils n’ont jamais été réhabilités » (Paysages insoumis, p. 82). Dans cette histoire toujours sensible, marquée par l’injustice, le choix de Thierry Girard est d’associer plusieurs dimensions dans le cadrage. Le village silencieux, en dépeuplement continu (45 habitants en 2008), les symboles de la guerre, les voix toujours présentes d’une forme de résistance. Leur rapprochement ne va pas de soi ainsi que le montre cet extrait de l’article de Wikipédia consacré au village : « On peut ainsi voir sur un mur à l’entrée du village (en venant de l’est), le graffiti suivant : ‘police partout, justice nulle part’. La contradiction suggérée par le monument est frappante, et impose une question : pourquoi l’obusier est-il toujours en place ? ou, autrement dit : à quoi sert de montrer ‘l’arme’ qui a tué tant de nos jeunes hommes ? » (consulté le 8 août 2016).

Le but de l’artiste n’est pas de nous fournir des réponses mais de rendre visible l’épaisseur du paysage en nous permettant des liens entre les signes qu’il nous présente. De ce point de vue, la relation texte-image fonctionne sur le mode de la complémentarité. Le texte pose des faits ; la photographie invite à penser cette histoire dans sa complexité. Les hommes n’aiment pas la guerre, à La Villedieu comme ailleurs. Ils ont pourtant posé un canon au pied du monument qui rend hommage à leurs morts. Et puis les affichettes du groupe REZO, entre poésie et politique, nous alertent sur la capacité de résilience de ces bourgs en perdition. Elles sont les lucioles que Pasolini désespérait de revoir. Évidemment, cela ne saute pas aux yeux du lecteur pressé ; il faut prendre le temps de configurer tous ces signes et de tisser des liens entre le texte et l’image.

 

Mais quand la mise en relation se produit, il devient possible de parler d’une production de sens. Dans Paysages insoumis, la photographie est un acte de reconnaissance. Reconnaissance de ces hommes qui ont lutté et dont on a souvent oublié les noms et que le photographe cite quand il le peut. Reconnaissance aussi, dans une histoire incertaine, de héros mal-aimés, comme Georges Guingoin, délaissé par le Parti, lui le vainqueur, avec ses francs-tireurs, des Allemands au mont Gargan le 18 juillet 1944. Si Thierry Girard est sensible à l’esprit des lieux, c’est parce que souvent l’humain s’y dévoile et qu’il faut lui rendre justice comme dans la conception benjaminienne de l’histoire. De ce point de vue, le livre rend autant hommage à ce paysage limousin, « décor pauvret qui ne dit rien, à la différence de ceux, majestueux, comme prédestinés, que l’histoire affectionne… (Pierre Bergounioux, p. 9) qu’à ses hommes et femmes qui ont fait son histoire. Je ne peux terminer ce papier qu’en citant une fois encore le grand écrivain : « Thierry Girard a eu l’intelligence de percevoir l’insolite liaison entre ce qu’il y a de meilleur, de plus beau, dans l’homme – la conscience morale, le souci de justice – et les endroits petits, gris, mesquins, qu’il a, inséparablement, ensanglantés et sanctifiés » (Bergounioux, idem).