Lourdes
8, rue Notre-Dame, Lourdes, 2005 ©Arno Gisinger

Arno Gisinger est venu à Lourdes en 2005 (sans plus de précision) et il a pris cette photographie qui figure à la page 75 de son livre Konstellation (écrit avec Nathalie Raoux), un ensemble de 36 photographies retraçant le parcours d’exil du philosophe Walter Benjamin. Et le 19 juin 2016, alors que je viens d’effectuer un trajet de cinq cent kilomètres, ma première idée est de monter vers ce quartier qu’un poteau indicateur présente comme celui des maisons familiales d’accueil, sur la colline qui borde au nord le centre historique. En cet après-midi, il est précisément 16h30, je me tiens au même endroit que Gisinger, en pensant à sa photographie, réactivant le souvenir du séjour de Walter Benjamin dans cette ville entre le 13 (?) juin et le 16 août 1940.

185_001Dans l’en-tête de sa première lettre (1) de Lourdes, à l’intention du directeur de l’Institut pour la Recherche Sociale Max Horkheimer, alors qu’il vient de quitter précipitamment Paris, quelques jours avant l’arrivée des Allemands, Benjamin note son adresse : « 8, rue Notre Dame ». Un peu plus tard – la lettre est seulement datée par cette formule qui en dit long sur l’état d’esprit de Benjamin, entièrement absorbé par ses problèmes : « autour de la mi-juin » – il s’adresse à son amie libraire de la rue de l’Odéon, Adrienne Monnier, en lui expliquant son arrivée à Lourdes selon des « circonstances imprévues », en suivant la femme d’un ami qui y était « vaguement attendue ». Mais, dit-il,  « je n’ai pas à me plaindre de ce hasard ». La chambre lui coûte 200 francs, ce qu’il trouve très bon marché, dans une de ces nombreuses pensions de famille ouvertes près des sanctuaires. En ce début de l’été 1940, ce sont surtout des réfugiés de Belgique et du nord de la France qui cherchent à s’y loger. Benjamin écrit à ce propos que l’accueil, de la part des particuliers et de la mairie est d’une « gentillesse qui est sans prix dans les circonstances actuelles », tout du moins, est-il possible d’ajouter, avant la prise en main par le gouvernement de Vichy de toutes les affaires concernant les réfugiés étrangers.

preview_thumb_447La vignette présentée ici, à défaut d’une image convenable, présente l’avantage de se figurer la modestie des lieux. La Maison Barrotte proposait quelques chambres à louer et une petite terrasse donnant sur la rue pour prendre le soleil. Elle était située à mi-pente de la rue, une centaine de mètres en retrait du point de photographie choisi par Arno Gisinger.

Gisinger ne mentionne pas que la maison a disparu, comme toutes celles situées sur le côté pair de la rue, mais cette situation ne semble pas l’avoir troublé. Au contraire, pourrait-on penser, car il déclare, dans un entretien avec Étienne Hatt sur son travail Walter Benjamin – Hôtel Francia, n’avoir cherché à « photographier que le vide trouvé sur place »(2). Pour lui, ce vide exprime bien l’oubli des lieux. Nulle recherche des sensations alors, nulle emphase, pas même une approche métaphorique, mais au contraire, celle strictement documentaire de la disparition, de l’absence, de l’oubli.

Alors que faire dans cette rue si ce n’est tout de même persister dans la quête d’une trace, d’un signe. J’y reviens donc le lendemain pour la longer avec lenteur, en ayant relu dans mon carnet cette phrase de Christian Jouhaud : « Dans la perspective benjaminienne, il me semble que la représentation du passé agit comme un souvenir qui permettra de convertir le présent en mémoire, en passant éventuellement par un récit qui sera un acte historiographique »(3). Le parking de l’hôpital est déjà plein, des touristes rangent leurs voitures dans les derniers emplacements de la rue avant de descendre vers le centre-ville. Je mesure dans nos regards qui se croisent le caractère incongru de mes photographies de parking et de maisons au caractère vaguement régional. Je crois découvrir un signe dans cette enseigne bleue « URGENCE » qui me semble bien convenir à la situation vécue par Benjamin. Urgence de trouver une solution pour gagner les États-Unis pour lesquels il attend un visa. Urgence aussi de sauver ses papiers, ses manuscrits, sa bibliothèque, ses collections d’objets, sa vie d’avant l’effondrement du monde occidental sous la pression des fascismes. Finalement, je m’arrête devant le numéro 9, c’est-à-dire face au décor quotidien de celui qui sortait de la pension de famille pour aller acheter les journaux réduits à quelques feuilles ou espérer une rencontre avec un joueur d’échecs de son niveau, et je prends cette photographie.

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Depuis l’emplacement du 8 rue Notre-Dame ©Yannick Le Marec

Devant le laboratoire de biologie qui occupe désormais l’emplacement de la Maison Barrotte, je cherche ce qui peut marquer la présence de Walter Benjamin à cet endroit, précisément. J’ôte mentalement de cette image les voitures, les lampadaires et les autres éléments du décor urbain contemporain et il me semble évident à ce moment, alors que je ressens les lieux du point de vue du philosophe disparu, qu’il n’existe qu’un seul objet pour marquer sa présence, évident aussi que Benjamin l’a contemplé quotidiennement, évident encore que ce château a constitué pour lui l’amorce de rêveries le distrayant momentanément de ses angoisses et, pourquoi pas, l’inspiration d’un fragment supplémentaire à son œuvre majeure, Le livre des passages. Ce livre, dont il a confié les liasses du travail inachevé à Georges Bataille, bibliothécaire de la Bibliothèque Nationale, ne manque pas de le tourmenter. Le 20 juillet, dans sa lettre à Alfred Cohn, alors qu’il rappelle que son départ de Paris s’est effectué dans de telles conditions qu’il n’a pu emporter un seul de ses manuscrits, il a cette phrase surprenante : « Ayant pour ainsi dire tout prévu, je me trouvais impuissant à parer à quoique ce soit ».

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Alsaciens et Lorrains internés à Lourdes pendant la Première Guerre (4)

Sait-il, Walter Benjamin, en regardant le donjon médiéval, que le château a servi de « dépôt spécial » pour des ressortissants Alsaciens-Lorrains engagés dans  les troupes allemandes et récupérés sur le front pendant la Première Guerre mondiale. Bénéficiant d’une liberté « presque totale », les internés devaient quand même travailler ou s’engager dans la Légion étrangère. Une série de photographies d’époque nous les montre dans une attente infinie et mélancolique sur les murailles du château et, si la situation de Benjamin n’est pas comparable parce que nous savons que la France va finir par vaincre et repousser les troupes allemandes, on ne peut s’empêcher d’imaginer l’incertitude du moment et les angoisses qu’elle n’a pas manqué de générer dans la tête de ces hommes. Sur l’image présentée ici, on aperçoit un groupe sur le bastion Chausenque, à quelques mètres de la meurtrière depuis laquelle j’ai pris l’image suivante, c’est-à-dire une sorte de contre-plan de la photographie d’Arno Gisinger.

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La rue Notre-Dame depuis le château le 21 juin 2016 ©Yannick Le Marec

Quelques jours après avoir écrit ces lignes, alors qu’au petit matin je discute avec l’artiste de son travail présenté la veille à la 12e séance de Pratiques et Usages de l’Image, je l’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à photographier le dos tourné à l’emplacement de la Maison Barrotte. Il m’explique que face au vide, il a préféré présenter le panorama s’exposant quotidiennement aux yeux de Benjamin. Cette réponse qui ne me surprend pas me fait subitement prendre conscience que dans cette démarche de corpus, où je cherche à documenter la présence de Walter Benjamin à partir d’une image de Konstellation, à rebrousse-poil de sa prise de vue, j’ai raisonné dans l’esprit du travail de Gisinger, avec son attention aux traces laissées par les archives, aux indices du passé encore présents sur les lieux qu’il repère avant de réaliser la photographie d’exposition. Je réalise alors que ce fut moins un positionnement sur les pas de Walter Benjamin qu’une approche expérientielle du travail d’Arno Gisinger, et cette pensée suffit amplement à réjouir ma journée.

(1) Les extraits des lettres de Benjamin proviennent de l’ouvrage paru en 2014, Dernières lettres aux éditions Rivages.

(2) Topoï, Trans Photographic Press et Bucher Verlag, 2013.

(3) Christian Jouhaud, « Benjamin, le ‘Grand Siècle’ et l’historien. Retour sur un travail », Cahiers d’anthropologie sociale, n°4, 2008.

(4) Eugène Duviau, « Les prisons et les prisonniers de Lourdes (1344 – 1918) », http://shenandoahdavis.canalblog.com/archives/2013/11/11/28406251.html (consulté le 26 juin 2016).