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Traverse Le Mée – résidence Roy-d’Espagne, 8e arr., mardi 1er octobre 2013 ©J. Filiu

Le livre est paru tout récemment aux éditions Le Bec en l’air et c’est peut-être le titre, l’adverbe surtout, qui m’attire. Précisément ! À la fois énigmatique et prometteur. Et puis, Marseille. Il ne faut pas m’en dire davantage. Je l’ouvre. Une centaine de photographies, toutes présentées sur la page de droite, en format 10×15, avec une légende sobre sur la page de gauche, le lieu, l’arrondissement, la date. Filiu nous présente Marseille des années 2010 à 2015, c’est-à-dire se transformant, s’essayant à de nouvelles relations avec son port, ses quais, ses friches. Ici, pas de clichés traditionnels sur la Bonne Garde (elle doit apparaître une fois, au loin) ou le Vieux port, mais les lieux fréquentés par les Marseillais, des segments du front de mer au petit matin ou en fin d’après-midi, une grande variété de lumières. Filiu ne craint pas le ciel bleu, les lumières vives ; sans doute, à Marseille, ce serait renoncer à la photographie. C’est du moins ainsi qu’un habitant de l’Ouest océanique se représente cette ville. Bien sûr, c’est plus compliqué.

Dans un entretien avec Christophe Berthoud, Jacques Filiu explique la longue gestation de ce travail : « Je voulais restituer l’impression de vacuité, de silence que me donnait ce paysage portuaire et j’ai dû me battre contre une beauté spectaculaire, celle des navires, des couleurs du ciel et de la mer. Il ne restait plus alors que des bâtiments ternes, plats, des quais, des horizons fermés  par la ville ou par la grande digue. Cette expérience m’a appris à choisir un point de vue, à ne pas être dominé par un lieu » (p. 122). Alors, ses images restituent avec bonheur les couleurs de la ville à travers des points de vue décalés comme ce chemin des Goudes vers les calanques. On y aperçoit la mer évidemment, mais comme un détail, l’essentiel étant ailleurs, dans le dégradé des formes, les lignes découpées du massif, les blocs de calcaire interdisant l’accès des voitures aux sentiers, le semis de la pierraille qui jonche le sol, les touffes de la végétation jaunie en cette fin d’été. Et puis ces personnages, assez loin de nous, des silhouettes qui se confondent avec le décor, presque des objets comme les autres, provoquant « un sentiment de bizarrerie », nous dit Filiu.

Il y a toujours un personnage dans les images de Filiu. Il faut souvent le chercher, presque le débusquer, mais pourtant c’est bien lui que le photographe attendait avant de déclencher et cela confère à ses images une grande humanité. Voici encore une photographie du début du livre. Traverse de la Sacomanne – L’Estaque, 16e arr., mardi 1er mai 2012. J’aime beaucoup ce titre. Il ne nous dit rien, il nous fait songer… Une vieille femme avance avec ses commissions au milieu de la rue déserte. Au loin, par-dessus les pavillons, dans l’entrecroisement des fils électriques, un navire de croisière. C’est un tout petit morceau de la photographie, son cœur ; le reste, une rue bordée de haies mal taillées, la grue d’une construction derrière les arbres, le massif des calanques au loin, masse grisâtre sous une guirlande de nuages, le ciel – les deux-tiers de l’image – un voile qui adoucit la lumière de ce milieu de journée. Dans la postface, Bernard Plossu évoque la précision de Jacques Filiu : « Marseille, sans aucun pathos, le moindre petit poteau ou personnage y occupe une place exacte dans la composition » (p. 117).

Filiu ne semble pas vouloir habiller sa perspective documentaire d’une dimension politique ou environnementale particulière. Non, il cherche à nous montrer Marseille autrement que dans les représentations de cartes postales, dans un format identique certes, mais parce que la miniature permet de « concentrer le regard », de pousser le regardeur à fixer les détails, à rechercher Marseille, très précisément.