Gisinger
Carrer del Mar, ancien Hôtel de Francia, Portbou, 2005 ©Arno Gisinger

C’est une image que l’on pourrait dire, par mégarde, presque banale : la façade d’un immeuble, ou plutôt deux immeubles accolés, l’un ancien, dans son jus, l’autre rénové récemment, couvert de cet enduit passepartout, mais avec des balustrades travaillées, quoiqu’à l’évidence un peu trop quand on les compare aux autres, celles de l’immeuble ancien et celles que l’on aperçoit dans la rue. En effet, l’image nous montre une rue en enfilade, étroite, débouchant dans une autre, plus large, encombrée de voitures, puis une série d’immeubles aux toits en terrasses, et enfin, le relief bombé recouvert d’une végétation rabougrie de ce que l’on sait être un morceau des Pyrénées. La partie vivante de la photographie fait moins d’un quart de la surface. On y voit un jeune couple avec une poussette, ils sont sur la chaussée et discutent avec une femme restée sur le trottoir et aussi des enseignes dont le fond jaune attire l’œil : une boutique de souvenirs et celle d’un hôtel-restaurant, le Francia. Nous y sommes. C’est le sujet de la photographie d’Arno Gisinger, l’hôtel Francia de Portbou, la dernière chambre de Walter Benjamin, le lieu de son suicide le 26 septembre 1940 (1).

La photographie est la dernière de Konstellation, Walter Benjamin en exil, sorti en 2009 chez Trans Photographic Press, rassemblant trente-six vues du long chemin d’errance du philosophe allemand entre mars 1933, quelques jours après l’incendie du Reichstag, et ce jour tragique de septembre 1940 dans une ville frontière espagnole. Entre ces deux dates, Walter Benjamin s’est installé à Paris pour pouvoir travailler à la Bibliothèque nationale, séjournant d’hôtels en chambres sous-louées au gré de ses ressources, voyageant à Svendborg au Danemark chez Bertold Brecht et à San-Remo où réside son ex-épouse. Les notices chronologiques de Nathalie Raoux rendent compte des multiples difficultés financières, familiales et intellectuelles de Benjamin. Quand la guerre éclate, il est interné à Colombes puis au château de Vernuche près de Nevers, libéré au bout de deux mois grâce à la mobilisation de quelques amis. Mais l’armée allemande s’approche de Paris en juin 1940 ; c’est la fuite avec l’espoir d’un visa pour les États-Unis : Lourdes, Marseille, Port-Vendres, la marche dans la montagne vers l’Espagne et Portbou. À chaque étape, Arno Gisinger photographie un lieu, intérieur ou extérieur, significatif du passage de Benjamin.

Arno Gisinger. Je lis sa notice biographique : « Sa double formation d’artiste et d’historien, son double intérêt pour l’art et les sciences humaines l’amènent à travailler sur les relations entre mémoire, histoire et représentations visuelles. Il développe depuis les années 1990 une pratique artistique pluridisciplinaire qui lie photographie et historiographie. Inspirés par la pensée allemande de l’entredeuxguerres et les méthodes de la nouvelle histoire, ses projets proposent une relecture contemporaine de l’écriture de l’histoire et des lieux ou nonlieux de mémoire » (notice dans Topoï (2)). Du côté de l’histoire, Gisinger cite volontiers Koselleck, Ginzburg et Weyne, et revendique son inspiration de la pensée allemande de l’entredeuxguerres à travers les lectures de Benjamin et Kracauer (voir l’entretien mené par Michel Poivert, »Polyphonie des temps », in Topoï). C’est donc à la lumière de ces auteurs qu’il nous faut comprendre en quoi la photographie des derniers lieux fréquentés par Benjamin, et particulièrement cette image de l’hôtel Francia à Portbou, peut illustrer une relation entre la photographie et l’historiographie.

La référence à l’historiographie (3) n’est pas fortuite puisque Siegfried Kracauer relevait que l’historicisme, c’est-à-dire cette conception de l’histoire qui consiste à penser qu’il est possible d’expliquer n’importe quel phénomène à partir de son origine en remontant les événements dans leur succession temporelle, cette conception s’était « imposée à peu près en même temps que la technique photographique moderne ». Kracauer considérait qu’il fallait rompre avec cette manière traditionnelle de penser la photographie et l’histoire comme « pur enregistrement des événements », simples miroirs de la réalité, comme l’écrit l’historien Carlo Ginzburg (4). Notre connaissance et notre approche du monde ne peuvent qu’être fragmentaires. Tout le travail consiste à construire ces fragments, à les monter et à les présenter au monde, ce qui n’implique aucune progression artificiellement linéaire dans le montage. La photographie, souligne Ginzburg, a libéré toute une série de possibilités cognitives, des manières variées de voir, raconter et aussi de penser. Il me semble que Georges Didi-Huberman prolonge ces réflexions en soulignant leur dimension critique dans la postface de Konstellation à travers son éloge du montage. « Le montage possède bien ce ‘caractère destructeur’ par lequel un modèle préalable de récit – de temporalité en général – se voit disloqué afin qu’en soit extraite la conflictualité immanente ».

Revenons à notre image de l’hôtel Francia à Portbou. Mais justement, s’agit-il d’une photographie de l’hôtel Francia ? Celui-ci n’est en fait identifiable qu’à partir d’un élément bien dérisoire, son enseigne. Celle-ci nous en dit peu sur l’hôtel en lui-même si ce n’est qu’il est possible d’en inférer la modestie à partir de cet indice. Arno Gisinger a donc choisi de ne pas nous montrer une image frontale de l’hôtel. Fragment donc que ce nom écrit sur fond jaune dans la ruelle d’une ville frontalière et image fragmentaire en conséquence comme l’est, en regard de cette photographie, la dernière lettre de Walter Benjamin, ou plutôt, parce que ici aussi la réalité n’est discernable qu’à partir de traces incertaines, doit-on parler de la lettre reconstituée de mémoire par le compagnon de la marche vers la frontière, Henny Garland (5).

Port Bou, le 25 septembre 1940
Dans une situation sans issue, je n’ai d’autre choix que d’en finir. C’est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît ma vie va s’achever. Je vous prie de transmettre mes pensées à mon ami Adorno et de lui expliquer la situation où je me suis vu placé. Il ne me reste pas assez de temps pour écrire toutes ces lettres que j’eusse voulu écrire.

La photographie de Gisinger nous tient à distance de la dernière chambre de Walter Benjamin. La lettre, très courte et sans doute même pas relue et retouchée, traduit l’urgence de la situation et la certitude de la fin. Il faut une grande prudence pour explorer ces derniers instants dont seuls quelques éléments postérieurs à la mort, ceux du constat du lendemain, nous sont parvenus. À la différence d’autres lieux habités par Benjamin, Gisinger ne choisit pas de nous montrer un intérieur, une entrée, un escalier ou une chambre même transformée au fil du temps. Il fait le choix de ces obliques dont il nous dit quelque part, qu’à partir de ce travail, elles vont désormais prendre plus de place dans ses choix de cadrage, choix d’humilité et de respect devant le sujet, choix épistémologique aussi, on l’a vu à travers cette conviction retirée de l’étude des auteurs cités, que la frontalité, dans certaines circonstances, ne peut suggérer qu’une connaissance inexistante. Comme l’écrit Stephen Bann, « les volets fermés et les stores baissés d’un ancien hôtel de Portbou, obliquement photographiés, donnent seulement au lecteur la certitude que toute forme de clôture interprétative a été à jamais écartée » (in Topoï, p. 287).

Obliques, ces lignes et les cables qui courent à quelques mètres du sol nous guident cependant vers cette partie vivante de l’image. Le regard se porte nécessairement vers l’enseigne en dessous de laquelle quelques personnes semblent discuter, indifférentes à notre sujet, à l’enseigne, à la trace du passage de Walter Benjamin. Il y a dans cette situation captée par le photographe comme la construction d’une étrangeté dans laquelle nous sommes plongés, par l’impossibilité de voir, de voir vraiment, cet hôtel, cette chambre n°4 au deuxième étage, cette lettre en train de s’écrire et qui était destinée à Th. W. Adorno, ces sachets de morphine posés sur la table, ce verre d’eau, et l’ultime geste de l’auteur. Gisinger nous place dans cette position, celui de l’étranger qui se situe sur les marges, comme « un lecteur plein d’imagination, appliqué à étudier et déchiffrer un texte dont il ne parvient pas à saisir la signification » (cité par Ginzburg, p. 54). Alors notre regard court vers cette colline au loin, vers ces Pyrénées que Benjamin n’a jamais pu franchir et nous restons avec nos regrets.

1 Lors de sa venue à Nantes en juin 2016, Arno Gisinger me précisa que l’hôtel Francia s’était un peu déplacé et que cet emplacement nouveau ne faisait que conserver le (faux) souvenir du passage de Benjamin, notamment auprès des touristes benjaminiens.

2 Arno Gisinger, Topoï, Trans Photographic Press & Bucher verlag, 2013.

3 Arno Gisinger parle d’historiographie, c’est à dire du processus d’écriture de l’histoire et pas seulement d’histoire, c’est à dire de la connaissance produite.

4 Carlo Ginzburg, « Détails, gros plan, micro-analyse », in Siegfried Kracauer, penseur de l’histoire, 2006, Éditions de la MSH & Les Presses de l’Université de Laval.

5 Dans l’édition des Dernières lettres de Benjamin (Rivage poche, 2014) Jacques-Olivier Bégot précise que « l’original de cette carte n’existe plus. Peut-être a-t-il été détruit par Henny Garland, par crainte des complications que pourrait entraîner le suicide de Benjamin ».