IMG_4944
Philippe Piron du collectif PUI* et David Liaudet

C’est en reprenant cette formule de Serge Daney que David Liaudet exprime son intérêt, que dis-je, son amour pour cet objet un peu suranné que tout le monde a utilisé, reçu, posé sur l’étagère d’une bibliothèque, aimanté sur la porte du réfrigérateur, oublié au milieu d’un livre. Mais Liaudet ne s’intéresse pas à toutes les cartes postales ; seules celles figurant l’architecture urbaine des Trente Glorieuses entrent dans sa collection.

Alors, pour chacune des entrées commence une enquête sur l’édition, la photographie et surtout l’architecture, les bâtiments présentés. En vingt ans, David Liaudet est devenu un grand connaisseur de cette architecture qui va de la Reconstruction aux grands ensembles de nos villes. Il n’est ni photographe, ni architecte mais artiste lithographe, enseignant à l’école des Beaux-Arts du Mans et animateur depuis dix ans d’un blog** avec des envois fréquents, quasi quotidiens, sur lequel il présente et commente ses acquisitions. Le style est toujours enjoué, parfois lyrique, mêlant des aspects historiques et techniques aux récits de fictions qu’il compose en laissant son imagination courir devant les scènes photographiées. Au travers de ses articles, comme en témoigne l’extrait de son blog ci-dessous, l’auteur fait remonter à la surface de notre histoire le nom des architectes, des photographes, des éditeurs, cherchant à les contacter, eux ou leurs descendants.

blog-jean-prouvé-métal-332
Image du blog Architectures de cartes postales 2

« La carte postale est une belle édition Raymon (contactez-moi !) qui nous montre en fait une chapelle, la chapelle Notre-Dame de Grâce à Morsang-sur-Orge. La carte fut expédiée en 1977 mais date sans doute du début des années soixante. Elle ne nomme pas l’architecte de la chapelle : Monsieur Faraut.
D’une grande simplicité, presque timide, cette belle chapelle de pierre dont la beauté tranquille vient de la régularité des percées en grand nombre sur les façades et au décalage efficace de son plan possède pourtant un trésor bien caché depuis ce point de vue, trésor qui va faire triper (excusez-moi de cette expression) les aficionados du métal« (Extrait d’un article du blog intitulé Les béquilles de Jean Prouvé par Lucien Hervé, 15 décembre 2015).

Le blog et ses récits permettent de redonner vie à ces vieux bristols ; Liaudet est sensible aux marques de leurs usages, la croix tracée au stylo bille qui indique une fenêtre, l’écrit du verso qui raconte une tranche de vie. Car la carte postale est avant tout un objet commercial et les éditeurs visent le public des lieux photographiés, les habitants d’une barre d’immeuble, les usagers d’un bâtiment public, piscine ou église. Selon David Liaudet, le choix du cadrage est fortement dépendant de cette politique commerciale, le photographe cherchant le meilleur angle pour couvrir le maximum d’immeubles et maximaliser la clientèle.

Parfois cependant, la photographie de carte postale cède à la fantaisie, nous livre une curiosité, l’épiphanie du collectionneur. Pour cela David Liaudet observe ses images à la loupe, les agrandit, recueille un détail. Une composition particulière, le choix surprenant d’un cadrage, l’ombre du preneur d’image et de son appareil, l’enfant qu’il fait poser au premier plan sautillant d’un pied sur l’autre et qui se révèlera, après enquête, être la fille du photographe, qu’il contactera, voilà de la matière pour écrire et construire des histoires. L’heureux hasard aussi d’une découverte chez les revendeurs de cartes et c’est une mini série qui s’ébauche permettant de retracer les choix esthétiques du photographe ou tout simplement d’inférer ses micros décisions de déplacement dans l’espace urbain.

blog-Drancy-Lods-beaudouin-478
Image du blog Architectures de cartes postales 2

Dans son travail de précision sur les lieux photographiés, David Liaudet recourt souvent à d’autres sources, les revues d’architectures des années 50 à 70, les livres publiés sur le sujet et Google Earth pour reconnaître les lieux aujourd’hui, pour mesurer l’évolution du bâti, leur densification, requalification ou tout simplement la vie qui est passée, le délaissement, l’abandon, la ruine, la disparition. Son travail, rare, est celui d’un lanceur d’alerte. Au fil du temps, le blog est ainsi devenu plus interactif et militant, David Liaudet étant souvent contacté par les défenseurs d’un patrimoine encore peu considéré surtout auprès des collectivités locales et des administrations centrales pas suffisamment formées, selon lui, au bâti du vingtième siècle.

*David Liaudet était l’invité de la 10e séance du collectif Pratiques et Usages de l’Image, le mardi 26 avril 2016. http://lespui.tumblr.com

**David Liaudet est l’auteur de Royan, l’image absolue, Édition Le Festin, 2014. http://archipostalecarte.blogspot.fr/