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©Antoine Cardi

Le photographe Antoine Cardi présente sur son site (antoinecardi.com), L’esprit des lieux, une série de quinze photographies, exposée plusieurs fois en Basse-Normandie entre mai et octobre 2014, pendant les cérémonies d’anniversaire du Débarquement (http://www.antoinecardi.com/fr/portfolio-34220-0-40-l-esprit-des-lieux-2014.html). La première diapositive annonce le projet, au croisement de l’histoire et de la photographie : « s’interroger sur la capacité documentaire de la photographie à rendre compte du “réel”, un “réel” ici révolu ».  C’est exactement le type de question que j’aime rencontrer. J’en ai observé les réponses chez Thierry Girard (Paysages insoumis) et chez Arno Gisinger (Konstellation. Walter Benjamin en exil). Le premier photographie les hautes terres du nord-ouest du Massif Central, autour de Limoges, approchées comme un territoire de résistance depuis la fin du Moyen-Âge jusqu’aux expériences politiques de ceux de Tarnac. Le second suit l’itinéraire tortueux de Walter Benjamin dans son exil, depuis la Bahnhof Zoo à Berlin jusqu’à l’Hôtel de Francia à Portbou. Ces deux photographes se rencontrant chez Dominique Gaessler, l’éditeur de Trans Photographic Press en janvier 2008, ils échangent évidemment sur leurs projets et leur rapport à l’histoire. Tous les deux partagent ces interrogations que Thierry Girard résume ainsi : « Comment photographier des lieux où il n’y a rien de remarquable, pas ou peu de traces, des non-lieux en quelque sorte ? Et que faire de ce que nous savons de ces lieux, de la part d’Histoire que nous avons exhumée ou étudiée ? » (Thierry Girard, Des images et des mots, 8 janvier 2008 https://wordspics.wordpress.com/2008/01/11/une-rencontre-impromptue/).

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©Antoine Cardi

À ces questions, Antoine Cardi fournit une réponse qui articule photographie documentaire, neutre, distante, avec un texte court, précis, factuel. Il a choisi quinze lieux, mais la série reste ouverte, situés à Caen et dans la proche région, puis de manière axiale, approximativement dans quatre directions, vers Deauville, le sud de Caen jusqu’au Perche, vers Vire et enfin vers le Corentin en direction de Flamanville. Ces directions marquent l’avancée des troupes alliées dans les trois départements de la Basse-Normandie, leur piétinement pendant trois mois avant la percée d’Avranches, et jalonnent le martyre des populations civiles. La Bataille de Normandie a provoqué la mort de 13632 civils dans le Calvados, la Manche et l’Orne (pour plus de précisions, voir cet article disponible sur le net : http://www.crhq.cnrs.fr/1944/Basse-Normandie.php).

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©Antoine Cardi

Le projet du photographe précise qu’il faut construire le sens dans « le décalage entre ce que montre l’image et ce qu’énonce le texte ». Les photographies sont frontales, d’une grande sobriété, presque froides, des paysages d’hiver le plus souvent : un quartier de Caen, une vue extérieure de la prison, une rue pavillonnaire, la grille d’entrée d’une propriété rurale, le fond humide d’une ancienne carrière, le bas-côté d’une nef dans l’Abbaye aux Hommes, un chemin de terre au milieu des cultures…  Les photographies d’Antoine Cardi nous présentent une palette de lieux ordinaires, inhabités, sans un être vivant, ce qui accroît encore le gradient avec la légende qui parle de la souffrance de l’humanité. Mais une humanité elle aussi anonyme, sans un nom propre, seulement des mots qui disent le malheur collectif. Car s’il n’y avait que les images, toute la violence nous échapperait. Soixante-dix ans après les faits, alors qu’il ne reste aucune trace des événements dans ces paysages, les mots sont encore là pour dire ce qui est enfoui : des hommes ont été tués, abattus, torturés, fusillés, ont subi les bombardements, furent poussés à l’exode, ont tout perdu. Mais qu’y a-t-il à voir de plus que la litanie des exactions ?  Il faut y regarder de plus près.

Les photographies sont placées dans l’ordre chronologique des événements que les légendes déploient en nous confiant une date et un fait. Six d’entre elles présentent les atrocités des nazis, principalement sur les Résistants (quatre images) et secondairement sur la population (trois images). La Bataille de Normandie est marquée par les derniers soubresauts de l’horreur nazie, comme en témoignent les fusillades et les terribles exactions de la colonne Das Reich. C’est une dimension bien connue de la guerre, parfaitement documentée depuis 1945 et elle ne peut que constituer le socle de la série. Six autres images évoquent les bombardements alliés et leurs conséquences, les destructions et le départ massif de dizaines de milliers de civils vers le Sud. Sans chercher à se situer dans une dimension morale, la série pose un fait massif : les bombardements anglo-américains ont tué des milliers de civils, près de 60 000 dans toute la France. Les historiens ont abordé ces questions depuis plus d’une vingtaine d’années mais il semble toujours difficile pour l’opinion publique de les penser avec une distance critique suffisante pour envisager d’en clarifier leur mémoire. Il faut dire que les traces des bombardements alliés n’ont pas seulement disparu, comme on le dirait d’une ruine au fil du temps. La France a bien choisi, à certains moments, de patrimonialiser des ruines, quelques lieux de la Grande Guerre, des villages martyrs comme celui d’Oradour-sur-Glane, et dans ces cas, la ruine a eu droit de cité parce qu’il s’agissait des conséquences d’exactions ennemies. Mais que faire des destructions anglo-américaines ? Entre se souvenir et oublier, il fut choisi d’oublier et même d’effacer pour être certain d’y arriver. C’est de ce « réel » là que la photographie rend compte : pas une ruine, pas la trace d’une destruction, pas même une stèle, l’absence. L’absence et la gêne à qualifier les sauveurs de la France de bourreaux des populations civiles.

Une dernière image accroche encore mon regard. Une aire indistincte, près de Saint-Sauveur-le-Vicomte dans la Manche, envahie par les herbes, une clôture en grillage, des haies vives, rien qui n’identifie particulièrement un lieu mais la légende est formelle : « le 26 juillet 1944, une jeune femme est violée et tuée par des soldats américains ». Ici encore les historiens ont travaillé, notamment dans la mise en évidence d’une représentation de la France à libérer comme une terre sexuellement à prendre. Derrière les images très connues des GI’s souriant et distribuant du chewing-gum, en apparaissent d’autres, plus violentes, celles de la criminalité d’une armée qui considère les femmes comme du butin. Fabrice Virgili a montré comment, à la Libération, le corps des femmes fut un élément essentiel de la réappropriation de l’espace et du pouvoir, un enjeu dont la tonte des femmes constitua le revers symbolique de la domination allemande, quelques semaines seulement après la grande vague de plusieurs milliers de viols commis par les soldats américains.

De formation historienne, Antoine Cardi s’interroge sur « la façon de construire un discours d’histoire par la photographie du contemporain » (lettre inédite à l’auteur, 19/02/2016). Cette série illustre bien les potentialités du médium lorsqu’il est possible de mettre en tension sa dimension documentaire avec « ce qui nous savons de ces lieux, de la part d’Histoire que nous avons exhumée ou étudiée » (Girard). Un ami, feuilletant la série d’Antoine Cardi, en photographe essentiellement soucieux de l’image, toute l’image, rien que l’image, passait largement au-dessus des légendes, préférant se construire son récit singulier et testant, dans ce geste du métier, la capacité d’ouverture des images produites. À cette idée de la série photographique comme une œuvre ouverte sans limite d’interprétation, on pourrait suggérer, comme le faisait Umberto Eco à propos des textes, que les propriétés des images elles-mêmes, notamment l’intention, imposent des limites à l’étendue de l’interprétation légitime. De ces photographies qui enserrent de manière inextricable l’image et le texte, le seul récit qui peut se construire est celui d’un renversement de la représentation commune de la Bataille de Normandie, dans sa version d’histoire militaire, en plaçant les populations civiles au premier plan, dans le sacrifice qui leur fut imposé, avec la douleur qui surgit, immédiatement, dès lors qu’on lui laisse le temps de s’exprimer. Devant cette série, on ne peut que penser à Walter Benjamin, celui de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique quand il écrivait sur les photographies parisiennes d’Eugène Atget : « On a dit à juste titre qu’il avait photographié ces rues comme on photographie le lieu d’un crime. Le lieu du crime est lui aussi désert. Le cliché qu’on en prend a pour but de relever des indices. Chez Atget les photographies commencent à devenir des pièces à conviction pour le procès de l’histoire ». On sait l’importance chez Walter Benjamin de la rédemption des victimes de l’histoire. Le travail photographique d’Antoine Cardi révèle alors, avec une grande intensité, sa capacité à mobiliser la forme documentaire et l’approche sensible et à produire ce qu’on pourrait appeler une présence historique, en ayant dissipé, selon la belle formule de Patrick Boucheron « le halo qui nimbe les choses pour rendre compte du réel, avec obstination et application ».