Delsaux
©Cédric Delsaux. Zone de repli.

Cette photographie est celle de la page 43 de l’album Zone de repli publié en 2014 aux éditions Xavier Barral. J’ai déjà écrit sur cet album (voir l’article Zone sur ce blog). Pourtant j’éprouve comme une nécessité de reprendre le propos à partir d’un point de vue plus resserré, cette photographie un peu trouble, cette masse verdâtre qu’on dirait observée à travers le pare-brise d’une voiture, un jour de pluie, alors que la brume estompe la moitié supérieure de l’image.

L’aire de repos des Neyrolles. Le site maps.here permet de se faire une idée de l’espace. Aire de repos, toilettes publiques. C’est important ces commodités, Romand passait beaucoup de temps sur les aires de repos du Pays de Gex, près de la Suisse, à attendre, attendre l’heure pour rentrer chez lui. Vous vous souvenez de Jean-Claude Romand, l’homme qui faisait croire à tout son entourage qu’il était médecin et chercheur à l’OMS de Genève. Au bout de dix-huit ans de mensonges, d’entourloupes financières mais aussi de souffrance et d’errances, le samedi 9 janvier 1993, il a tué sa femme, ses deux enfants, son chien, puis ses parents, brûlé sa maison puis raté son suicide. Selon la presse, il est libérable car ses vingt-deux années de peine de sûreté sont effectuées. J’ai lu le livre d’Emmanuel Carrère à sa sortie en 2000. J’habite aussi à quelques centaines de mètres d’une autre maison de l’horreur, celle de la famille de Ligonnès. Le 21 avril 2011, Xavier Dupont de Ligonnès, lui aussi menteur, coureur et arnaqueur, a tué sa femme, ses trois enfants et ses deux chiens, les a enterrés dans le jardin, recouverts d’une chape de ciment et a pris la fuite. J’y pense à chaque fois que je longe la maison.

« Aire des Neyrolles ». Sur la photographie, c’est le panneau de sortie. Soit pour prendre l’autoroute A40 en direction de Nantua et s’éloigner un peu plus de Prévessin-Moëns, la maison familiale de Romand, disposée en vis-à-vis page 42. Soit pour déboucher sur la départementale 1084 qui longe le lac de Sylans et file vers Genève. Ou même encore, à partir du parking du relais des Glacières, que Delsaux a photographié (p. 61), désert, enveloppé par la brume lui aussi, gagner ce même lac de Sylans, à pied, pour ne pas étouffer au fond de la voiture et se donner l’impression de respirer. Romand marchait souvent. « Et il allait se perdre, seul, dans les forêts du Jura », c’est la dernière phrase d’un article de Libération qui a « définitivement accroché » Emmanuel Carrère à l’affaire Romand (L’Adversaire, p. 35). Cédric Delsaux en insère une citation dans le livre mais il aime aussi faire référence à d’autres auteurs, Pessoa, Malraux, Cervantes ou encore, de manière indirecte, Proust : « Longtemps, je n’ai fait qu’imaginer ses paysages… ».

« … Ses forêts, ses vallons toujours plus vastes et plus denses. Ils avaient la perfection des lieux inventés. Mes premiers jours sur place au contraire furent mornes et plats. Je ne retrouvais rien de mes divagations ». Mais c’est à Victor Segalen que je pense surtout en lisant ces lignes. Segalen  écrivant dans Équipée qu’il n’a « jamais trouvé face à face les panoramas de rêve rêvés ». Cédric Delsaux nous propose ici un bel exemple de la déception ségalinienne dans la confrontation du Réel à l’Imaginaire. « L’endroit était quelconque, il apparaissait banalement tranquille, sans qu’on y ressente jamais la puissance de la déflagration passée » (Desaux p. 13). Déçu aussi parce qu' »il ne restait aucune trace » du drame. Comment faire en effet quand il n’y a plus rien à voir ? C’est à quoi se confrontent généralement les photographes quand ils vont sur les lieux des batailles anciennes (Yan Morvan) ou des paysages « insoumis » (Thierry Girard). Pourtant tout est là : les forêts, les vallons, et surtout les routes, les aires de repos, la maison de Romand avec « un mince filet cendreux sous la toiture »…

Emmanuel Carrère aussi a traversé ces lieux : « J’ai vu le hameau de son enfance, le pavillon de ses parents, son studio d’étudiant à Lyon, la maison incendiée à Prévessin, la pharmacie Cottin où sa femme faisait des remplacements, l’école Saint-Vincent de Ferney… J’ai traîné seul là où il traînait seul ses journées désœuvrées : sur des chemins forestiers du Jura et, à Genève, dans le quartier des organisations internationales où se trouve l’immeuble de l’OMS » (L’Adversaire, p. 45). Lui, Carrère, comment devait-il concevoir son livre ? Il l’écrit à Romand « Mon problème est de trouver ma place face à votre histoire » (p. 203). Dès le départ, il a en tête De sang-froid de Truman Capote, un livre d’investigation, mais à la Flaubert, dans lequel l’auteur est « comme Dieu, partout et nulle part » (Il est avantageux d’avoir où aller, p. 270). Mais il hésite, il sait comment Capote a écrit un livre qui « repose sur une tricherie » : « il a accompli le tour de force de gommer entièrement de l’histoire qu’il racontait son encombrante présence à lui, Capote ». Ce n’est pas le lieu ici pour une mise en abyme de cette histoire. Précisons seulement que Capote a noué des relations personnelles fortes pendant cinq ans avec les deux meurtriers, les trompant sur ses véritables intentions. Alors que ceux-ci le voyaient en sauveur, « il avait compris qu’il devrait, pour écrire son livre, les accompagner jusqu’à la mort » (p. 268).

Il y a les lieux, mais aussi le personnage, Romand. Le titre du livre est L’Adversaire, avec un A majuscule, cette dénomination qu’il emploie aussi dans son Évangile de Marc, alors qu’il écrit son livre sur l’affaire et qu’il parle à Romand de son travail de traducteur. « Alors il les convoqua et se mit à leur parler par énigmes. Comment l’Adversaire pourrait chasser l’Adversaire ? » (Marc, 3,23, La Bible, édition Bayard, 2001 et 2005, sous la direction de Frédéric Boyer, p. 2036). N’a-t-il pas rangé le dossier Romand à côté des carnets de sa « période chrétienne », comme une évidence, ainsi qu’il le dit dans le prologue de Le Royaume ? Pourtant, selon Dominique Viart, « ce n’est pas Romand lui-même que Carrère désigne comme tel mais ce qui l’arrache à lui-même » (La littérature française au présent, p. 242), une puissante force maléfique contre laquelle il faut combattre incessamment. Pour l’écrivain, cela entraîne la nécessité de produire, par une « investigation du monstrueux, la monstration d’un ordinaire souterrain » (Viart, p. 244).

Ce n’est pas autre chose que nous propose Cédric Delsaux quand il nous explique qu’à l’instar de Romand supposé avoir « une vision affaiblie du réel » selon les experts, « nous avons tous une vision altérée du réel et que par conséquent, en suivant leur logique, nous sommes tous des demi-fous » (p. 11). Ou encore (p. 103), « il m’a semblé, à force de tourner en rond dans ce petit pays que je ne tentais pas seulement le portrait d’un tricheur mais, à travers lui, celui plus général d’une humanité en proie à de profonds troubles ». Alors, comment photographier l’ordinaire souterrain de l’humanité ? Est-ce en  » concentrant son attention uniquement sur cet esprit malveillant », comme semble l’interpréter la chronique de L’œil photographique (16 septembre 2014). Il me semble, au contraire, que Cédric Delsaux a d’abord tenté de résoudre, comme Carrère, le problème de sa place dans ce nouveau récit sur l’affaire Romand. Il ne nous a pas livré un reportage sur les lieux de l’affaire, et particulièrement sur les lieux de repli du faux médecin, les parkings, routes et sentiers qu’il fréquentait assidûment. Il a d’abord cherché à échapper à un discours qui figerait le fait divers, comme l’exprime Dominique Viart à propos de François Bon, en cherchant les moyens de poser une distance entre lui et son sujet, mais en existant aussi dans cette perspective.

Quand Cédric Delsaux nous montre les lieux où séjournait longuement Romand, ou seulement les lieux identifiant ses passages, il le fait en perturbant la fonction narrative, en permettant au lecteur de ses images de ressentir « ses doutes, son malaise, ses perplexités » (toujours Dominique Viart). Doutes et malaise qu’il exprime d’ailleurs dans les quelques pages qui encadrent son travail photographique – je laisse de côté les pages    en noir et blanc qui grossissent fortement les images de presse de l’affaire – quand il nous explique que « venir ici avait été comme jouer avec le feu, comme frôler la catastrophe, comme ouvrir une fenêtre sur l’abîme » ou qu’il éprouvait une peur, celle « de n’être pas si éloigné de lui, de lui ressembler à ma façon ». Les pérégrinations de Delsaux dans la zone de Romand sont en effet une manière de déjouer sa peur, « viscérale, inavouable ». Ces images aident donc à conjurer la peur, comme l’explique si bien Patrick Boucheron, dans un autre contexte, à propos de la fresque de la sala della Pace dans le Palais communal de Sienne.

Ne pas adhérer au personnage. Non pas le fuir pour sa part maléfique mais, au contraire, en suivre les traces, se laissant imprégner de son territoire au risque d’être arraché à soi-même. C’est au prix de ce travail intérieur qu’il est possible d’entrer dans la Zone et, dans ce cas, les photographies doivent traduire cet effort de présence/distance au personnage. Distance. Le narrateur-photographe la produit par cet effet de trouble du paysage aperçu derrière le double filtre du pare-brise et des taches de buée – ou tout simplement la buée sur l’objectif de l’appareil. En vis-à-vis, la maison de famille de Romand est floutée, comme prise par un automobiliste qui ne voudrait pas s’arrêter, qui n’oserait pas, et qui cadre seulement, sans réglage de la vitesse d’obturation. Présence. La prise de vue depuis l’habitacle de la voiture rend visible le geste du photographe. Le spectateur n’est pas devant un paysage qui l’absorbe entièrement ; son regard est retenu par la visibilité de l’acte photographique. Comme la littérature contemporaine dont Dominique Viart précise qu’elle se veut davantage interrogative qu’assertive, discursive que narrative, le geste photographique de Cédric Delsaux pose son « je ». Il évacue une grande partie du pathos de l’affaire en présentant ses propres doutes, en les mettant en scène.

« Aire des Neyrolles ». L’inscription sur la pancarte nous insère dans l’espace de Jean-Claude Romand. Cédric Delsaux nous montre qu’il était sur les lieux, plus de vingt ans après les faits. Comme Romand, il peut hésiter entre aller du côté de Nantua ou du côté de Genève. À part le relais des Glacières, tout proche, il n’y a rien. La forêt de sapins qui s’accroche aux pentes, derrière l’autoroute des Titans. Les feuillus qui jaunissent. Le bruit des camions qui remettent la gomme après le péage. Sur le siège passager de Romand, peut-être une revue scientifique dans laquelle il puisait de quoi répondre aux questions, pour « faire » le chercheur. Sur celui de Delsaux, peut-être un autre appareil, son portable, le livre de Carrère. Il est alors tentant d’aller puiser chez Barthes la notion de biographème dont Judith Cohen nous rappelle qu’il n’est que « l’envers de la photo ou inversement dans la mesure, où il s’agit d’une note, d’un détail qui fait écho à une immédiateté, à une trace de vie saisie sur le vif, à un instantané » (Zone critique, 15 mai 2015). « Pluie. Aire des Neyrolles »  fonctionne comme un biographème de la vie d’errance et d’attente de Romand. Cédric Delsaux n’est pas le biographe amical et désinvolte souhaité par Roland Barthes, on le perçoit plus tourmenté mais cependant attentif à cartographier le paysage du maléfique, réalité géographique et psychologique, une zone à risques qu’il faut s’empresser de signaliser.