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©Thierry Girard, Voyage au pays du Réel, p. 10.

Cette photographie est extraite du livre de Thierry Girard, Voyage au pays de Réel, paru chez Marval en 2007. C’est la deuxième image de l’ouvrage si on excepte la couverture et l’autoportrait de l’auteur en reflet sur les stèles des écrits de Confucius (Temple de la Forêt de stèles. Xi’An, Shaanxi). Le shendao est la voie des Esprits qui conduit au tombeau, bordée d’arbres et de stèles aux figures humaines et animales, réelles ou mythologiques. Dans ce Voyage, Thierry Girard est sur les traces de Victor Segalen, l’auteur d’Équipée, Stèles, pour s’en tenir à quelques publications de son « cycle chinois ». Segalen, écrivain, poète et « archéologue de surface », accessoirement médecin militaire, traverse la Chine selon une « Grande diagonale », de Pékin  au Yunnan, entre le 1er février et le 23 août 1914, dans le cadre d’une mission de relevés archéologiques de la statuaire chinoise. Lors de ce voyage, il rédige des Feuilles de route dont il dit tout de suite qu’il tient pour « suspects ou inutiles les récits de ce genre », leur préférant les récits imaginaires, mais qu’il s’y résout, pour tenter de comprendre justement les relations troubles entre le Réel et l’Imaginaire.

C’est explicitement sur cette problématique que Thierry Girard entreprend à son tour, le Voyage à la Chine, en trois moments, en 2003, 2005 et 2006. Le Voyage au pays du Réel n’est pas un reportage sur l’entreprise de Segalen, il n’est pas non plus une quête nostalgique d’un monde perdu, celui de la Chine ancienne qu’entre-aperçoit encore Segalen en 1914. Il est le travail d’un artiste, à la carrière voyageuse, imprégné de lectures et d’images construites dans la durée, selon un principe « déjà à l’œuvre dans nombre de projets précédents (La Route du Tokaidô, D’une mer l’autre…) ». Bien avant son voyage, Girard lit Segalen, aime Thibet, Équipée et Chine, la grande statuaire. Feuilles de route sera son viatique comme il l’écrit dans la préface. Son voyage est d’abord initié par les questionnements de Segalen, sa certitude de la déception du monde réel, le « c’est cela. C’est fait. Ce n’était que cela » du poète et celle de la puissance de l’imaginaire, l’idée que « le retour au rêve sera de nouveau certain, libéré, nourri » (Feuilles de route in Œuvres complètes, tome 1, p. 1003). Le voyage de Girard est donc d’abord une itinérance métaphorique « latente, ségalénienne, au second degré, allusive » dans la Chine d’aujourd’hui (lettre inédite, 15 janvier 2016). Il suit l’itinéraire de l’archéologue-poète, mais à sa manière, avec son regard de photographe de l’ici et du maintenant.

Thierry Girard traverse la Chine selon la Grande diagonale, mais il construit sa route, retrouve certains sites décrits par Segalen et s’en écarte aussi, attentif à la vie de cette Chine éloignée des formules médiatiques concoctées aussi bien par les Occidentaux que par les autorités chinoises. Je le cite : « Pour moi, ce voyage au pays du Réel a commencé dès le premier jour, et ce parcours photographique est le résultat d’une confrontation intellectuelle et physique avec la Chine ordinaire, la traversée des paysages et des villes, et la rencontre jour après jour avec l’humanité chinoise, ce petit peuple des villes et des campagnes saisi au seuil d’on ne sait quel destin, dans un moment décisif de l’Histoire de ce pays ». Comme dans les road trips des photographes américains qui l’ont inspiré depuis ses débuts, Frank, Friedlander, Shore, le Voyage au pays du Réel de Girard est un waybook, un livre qui relate « une expérience viatique » (Danièle Méaux), à la fois terrestre et artistique, et déploie une vision esthétique et, j’ajoute, politique, subtilement politique. En construisant des images par un processus où se mêlent réflexion, hasard et érudition photographique, Thierry Girard parvient à documenter sa diagonale, nous faire partager ses surprises, ses rencontres, ses émotions et, ce qu’il nomme, ses « épiphanies sublimes » dont il nous livre, parfois, le secret dans ses chroniques (voir notamment le « punctum » de son blog du 17 mai 2009). Je pense que la photographie du « Shendao du tombeau de l’empereur Song » exprime parfaitement cette capacité de l’artiste-photographe à saisir un lieu chargé tout à la fois des regards et des écrits précédents, en l’occurence les textes et les photographies de Segalen, en le nourrissant d’un imaginaire contemporain modelé par la littérature et l’histoire de l’art.

Gu Tuo, un village près de Gong Yi, une ville du Henan proche de Zhengzhou. C’est une scène de la vie ordinaire avec des représentants du « petit peuple » des campagnes chinoises. Le lieu pourtant n’a rien d’ordinaire. L’image ne cadre pas directement le shendao, ce n’est pas une vue documentaire de la statuaire ancienne. Comme souvent chez Thierry Girard, la photographie possède deux parties, la noble et l’ignoble. Ici, la diagonale des stèles permet de différencier ces faces, le shendao, ou l’espace ancien et respectable, celui de la mort, et la rue, ou ce qui en tient lieu, comme espace de vie. Le shendao est déserté ; une seconde image deux pages plus loin renforce cette observation. Les stèles sont évidemment orientées vers l’espace sacré ; les enfants et les adultes sont assis ou positionnés dans leur dos, tournés vers l’animation de la rue. Deux mondes semblent s’opposer comme dans une vision métaphorique du développement rapide de la Chine, même dans les campagnes reculées du Henan. Le sujet formel de la photographie est pourtant ailleurs, ce groupe d’enfants en marche dont les gestes et les allures floutées décrivent l’espace du mouvement. À droite, par un mimétisme de circonstance, les stèles modernes que sont les poteaux électriques rejoignent les anciennes au centre de l’image, au milieu des briques rouges des maisons du village de Gu Tuo. Les photographies de Segalen ne donnaient pas beaucoup d’importance aux rencontres humaines. Chez Segalen, les Chinois sont des porteurs ou les spectateurs de ses découvertes. Ils occupent aussi une place très faible dans ses écrits et Girard a bien remarqué le ton souvent condescendant du poète au temps des colonies. Ici, l’instant capturé par la chambre photographique est un moment d’humanité. Un homme regarde bien l’objectif mais la dizaine d’enfants et l’homme à la moto vivent et s’agitent indépendamment du photographe qui est resté à distance. Il ne semble pas y avoir d’enjeux dans cette image, autres que ceux, qui nous échappent, des acteurs involontaires de cette scène de rue. De la street photography au cœur de la Chine ? Sans doute. Mais sur les pas de Segalen quand même. Et c’est sur cette coïncidence, mais aussi ce décalage, cet écart formalisé, totalement revendiqué (dans la préface) que se construit le livre.

Revenons à la scène, au moment de la photographie, lorsque Thierry Girard choisit son cadre, installe son trépied, commence ses réglages, et attend l’instant du déclenchement. Les deux enfants du premier plan viennent de passer près de lui, ou plutôt près du petit groupe qu’il forme avec son chauffeur et son interprète. Peut-être que ces derniers ne sont pas tout près de lui, mais un peu plus loin, à discuter et à fumer. J’imagine. Mais leur présence autorise la photographie et rend possible la scène ordinaire. Pendant cet instant, Thierry Girard compose cette image. Il sait très bien qu’il se distingue de Segalen. Lui aurait cadré l’allée funéraire avec le tombeau en vue comme dans sa photographie du 4 mars 1914. Mais Girard ne refait pas le voyage de Segalen ; les objets mêmes de la scène n’ont plus la signification qu’on pouvait leur donner quatre-vingt dix ans plus tôt. Comme le rappelle Patrick Boucheron, « les villes (j’ajoute les villages) sont faites d’un assemblage hétéroclite de formes ayant survécu à leur fonction ». Par le décalage qu’il impose à la scène, Thierry Girard en saisit les modifications dans la gestuelle de cette communauté villageoise. En quelque sorte, il l’actualise, dans l’ombre portée de ses prédécesseurs et de ses maîtres en photographie, avec son expérience et l’approche artistique qu’il a construite au fil du temps. Mais surtout, il prend position. Matériellement bien entendu dans le choix du cadrage et de la composition, intellectuellement aussi par ce pas de côté qui lui permet de « saisir ce qui flanque la représentation commune », ni trop près, ni trop loin. Suffisamment tout de même pour nous permettre d’apercevoir ces grandes affiches rouges, recouvertes de caractères chinois, lacérées comme on peut le voir en deux endroits sur l’image et plus nettement sur la photographie de la page 15. Je n’ai aucune idée de ce que ces affiches annonçaient. Elles sont lacérées et c’est suffisant pour laisser ouvert notre regard sur la scène. C’est aussi un indice pour comprendre celui des Chinois qui ont vu dans ce travail, explique Thierry Girard, « une dimension critique (voire politique, comme tel étudiant visitant mon expo à Shangaï et me reprochant de me mêler de ce qui ne me concerne pas) » (lettre inédite, 31 janvier 2016). Cette définition, en creux, de l’artiste intervenant dans l’espace public me permet de conclure sur l’importance du travail de Thierry Girard. Je me permets, encore une fois, de faire référence à Patrick Boucheron commentant la notion d’espace de jeu chez Walter Benjamin : « ce jeu est celui qui s’établit entre l’image et celui qui la regarde, et c’est dans cet intervalle du jeu – de nature essentiellement politique – que s’exerce le culte profane de la beauté, de l’unicité de l’artiste, de l’authenticité de la création » (Faire profession d’historien, p. 19). Cet intervalle de jeu, cette large ouverture de l’image, constituent certainement les raisons pour lesquelles je peux dire simplement que j’aime cette photographie.