Fukushima_Fragments_001Kosuke Okahara est en Libye à couvrir l’actualité pour des magazines quand se produit le tsunami du 11 mars 2011. À la télévision, il assiste à l’explosion de la centrale de Fukushima Daiichi. Il prend sa décision très vite : il ira dans la région de Fukushima pour collecter « des fragments de la catastrophe, d’individus, de ruines, de paysages, des petites scènes étranges et quelques instants de beauté ». Et cette fois-ci, Okahara veut réaliser des photographies pour le futur.

J’ai déjà rendu compte sur ce blog de travaux d’artistes sur les conséquences de la catastrophe qui secoue le Japon et le monde. Avec Kesengawa (2013), Naoya Hatakeyama revenant dans sa ville natale, à Rikuzentakata, tente lui aussi de décrire en image, s’obligeant à énumérer, à nommer « les débris vus, entrevus, ramassés ou traversés ». Ses photographies enregistrent la désolation dans le silence. Et à cheminer avec lui dans les décombres, nous ressentons son effet de sidération. Thierry Girard a aussi fait le voyage (2011 et 2012) dans ce Japon qu’il a plusieurs fois parcouru. Il nous offre un regard posé, dans la continuité de ses travaux précédents, prolongeant sa réflexion esthétique essentielle sur la scène contemporaine. Nulle nostalgie dans ses photographies, malgré les destructions, l’errance des hommes et des femmes qu’il rencontre, mais au contraire un regard acéré sur la « contemporanéité ordinaire » du Japon, sur les dimensions politiques du drame et la capacité de résilience de ce pays. Il faudrait citer aussi Tomoko Yoneda et ses images sur Evacuated village, Iitate Fukushima (2011) et Chihiro Minato dont j’ai vu les photographies de sa série Fukushima à L’Atelier (Nantes, 2011). À chaque fois, c’est un travail en profondeur qui se détourne des ondulations médiatiques pour nous aider à ressentir et à comprendre les résonances humaines et sociales de ces événements.

Fragments/Fukushima
A portrait of Sanpei family at their new farm. Photo Kosuke Okahara.

Le livre de Kosuke Okahara entre dans cette catégorie des travaux dans l’épaisseur de la catastrophe. En noir et blanc, sur un peu plus de 170 pages, Okahara nous montre l’abandon, la destruction, l’isolement, le grand vide des humains, la conquête incroyable de la végétation. La première image est celle de l’entrée dans la zone contaminée : une barrière, un panneau d’avertissement, la forêt qui a déjà grignoté les bas-côtés de la route. Et puis le choc de l’abandon : une étable avec le corps décharné d’un animal dans chacune des stalles, des intérieurs de maisons dévastées, des toitures éventrées, des installations démantelées. Dans la neige, les marques de pneus indiquent le passage récent d’un véhicule mais plus loin, seules les traces des oiseaux témoignent encore des prolongements de la vie. Un panneau électoral sur le bord d’une route est un vestige incongru dans cet espace ravagé. Une femme âgée et son chien résistent au dosage massif de la radioactivité dans la ville de Fukushima. Les images se succèdent avec des détails, des petits riens, mais surtout des barrières, des sacs de déchets radioactifs, des hommes portant des masques.

Fragments / Fukushima
Three police officers at the check point of Tsushima. Photo Kosuke Okahara

Okahara circule avec son compteur Geiger. Il nous dit ses inquiétudes et même ses frayeurs à photographier lentement ce pays perdu. Au fil des rares rencontres, il suit un paysan de son ancienne ferme à sa nouvelle petite maison, ouverte sur l’étable, dans laquelle s’entasse désormais toute la famille. Au-dessus de la télévision, les portraits des vaches primées, dernière fierté de la vie d’avant. La présentation des photographies est à la fin du livre avec, à chaque fois, la localisation et la distance du lieu à la centrale de Fukushima Daiichi. Ces très courts paragraphes en français et en anglais permettent d’apprécier la réflexion du photographe. En une ou deux phrases, avec des adjectifs et des verbes soigneusement choisis, il nous raconte des histoires. Ainsi, chaque photographie et le micro-récit qui l’accompagne découvrent un élément du naufrage de ces paysages et de ces populations de la région de Fukushima. Des hommes, souvent jeunes, et des machines grattent le sol, récupèrent de la terre contaminée, la stockent pour une éternité. Un homme revient admirer les cerisiers en fleurs près de son ancienne maison et repart rapidement. Des paysannes fauchent ce qui fut une rizière et remplissent des sacs de plastique noir qui partiront rejoindre d’autres déchets. Et pendant ce temps, le gouvernement, les autorités, Tepco, continuent de diffuser des paroles apaisantes. L’introduction rappelle la candidature de Tokyo pour les Jeux olympiques de 2020 avec la promesse, impossible à tenir selon les renseignements pris par l’auteur, de bloquer toute les eaux contaminées à Fukushima dans le port de la centrale. À travers ce contraste saisissant, on mesure l’importance de l’enquête de Kosuke Okahara, au plus près du vécu des gens. Ses photographies et ses micro-récits, fragments de vie ravagées, détails d’une résilience à la peine, resteront bien, pour les générations futures, les traces du sacrifice.