Dans un livre sorti voici quelques semaines, à propos du Fils de Saul, Georges Didi-Huberman cite Theodor Adorno consacrant l’idéal du noir, comme la seule réponse possible des arts visuels aux « trous noirs » d’Auschwitz et des massacres qui, après 1945, n’ont de fait jamais cessé : « Pour subsister au milieu des aspects les plus extrêmes et les plus sombres de la réalité, les œuvres d’art qui ne veulent pas se vendre pour servir de consolation doivent se faire semblables à eux » (Sortir du noir, p. 14). On se dit d’abord que Scars of Cambodia doit faire partie de ces œuvres, sombres, terribles, nous laissant fortement émus devant notre écran car le film écrit par Émilie Arfeuil et Alexandre Liebert fait remonter à la surface la tragédie du peuple cambodgien sous la dictature des Khmers rouges. En 3 ans, 8 mois et 20 jours, les bourreaux ont tué 1,7 million de personnes, un cinquième de la population. C’est indiqué sobrement en quelques lignes dans les premières secondes, pour remettre en mémoire cette  dimension massive du génocide Khmer. Mais déjà un bruit de conversations, de moteur, de travail, et nous sommes à Kampot, dans le sud du Cambodge, au milieu d’un petit monde de pêcheurs et de leurs bateaux colorés. Tut, 52 ans termine sa journée de pêche en rinçant ses crevettes puis remonte la rivière jusqu’à sa maison traditionnelle sur pilotis. Voilà, c’est lui, Tut, survivant du massacre, que les auteurs du film ont rencontré un peu par hasard et qui va servir de guide dans ce trou noir de l’humanité que fut la période khmer rouge.

Il fait nuit désormais. Tut est accroupi dans sa maison, sur les lattes de bois qui laissent entrevoir la rivière. Il fume, un chiffon à la main, et balaie machinalement les cendres qui tombent dans l’eau. Le film est muet, animé seulement par les bruits d’ambiance et le violoncelle de Zach Miskin. Puis Tut s’allonge, les mains dans le dos, se recroqueville, se relève pour mimer un geste de violence et retombe, change de position, montre une nouvelle brutalité et recommence encore. Trois ans. On comprend qu’il est resté trois ans dans un camp de travail forcé, régulièrement battu, torturé. Tut trempe un doigt dans un bol d’eau et, sur une latte du plancher, écrit une date : 07 06 1977. Coup de chiffon pour effacer. Un peu plus tard, il étale devant nous les outils de sa souffrance : une cordelette, un couteau, une pince, un morceau de fil électrique dénudé à une extrémité et une prise à l’autre. Des outils du quotidien pour un art de faire souffrir. Tut a mémorisé dans son corps tous les gestes de son long supplice. C’était il y a longtemps, il avait quinze ans. Il lui reste ses cicatrices, ses images, son émotion retenue. Coup de chiffon.

Le film réalisé par Alexandre Liebert est ponctué par des arrêts sur image, ou plutôt des photographies d’Émilie Arfeuil, dans une intégration très réussie de ces deux médias. Sans s’attarder, la photographie est là, simplement pour pointer, pour dire autrement, pour aider à prendre en soi. Non pas une part de la souffrance, cela ne se peut pas et il me semble que le film n’a pas cet objectif. Il ne suggère pas non plus une quelconque résilience de Tut. Il donne à voir une vie d’homme confronté à des souvenirs douloureux, des gestes et des images qui lui mouillent encore les yeux trente-cinq ans plus tard. Au fond, ce film cherche les moyens de « sortir du noir », simplement en faisant « une lumière, en regardant le trou noir, en le faisant se déplier visuellement » (Didi-Huberman, p. 16). C’est bien cela, le film fouille et éclaire les replis d’une mémoire tragique. De ce point de vue, on note la force des instants de grande luminosité, de couleur – superbes couleurs criardes du match de catch à la télévision -, de rire, de chant, de cri, dans l’enthousiasme d’une fête ou du karaoké entre voisins.

Le film de 30 minutes est disponible en dvd. Pour voir la bande-annonce, aller sur le site www.scarsofcambodia.com. Lire aussi l’entretien avec les auteurs dans « critiques et presse » pour comprendre l’esprit du film et les relations établies avec Tut.