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Loustal, l’embarcadère (extrait)

« Deux regards pour une image, deux images pour un regard », titre Louis-Antoine Dujardin dans l’introduction au livre de ces deux grands auteurs. Ils ont choisi Carthagène, en Colombie, pour produire ensemble ce livre, photographies pour l’un, aquarelles et fusains pour l’autre. La proposition de Carthagène vient de Depardon. Il a visité le pays en 1986. On peut voir quelques unes de ses images dans le livre Voyages, paru chez Hazan en 1998. Loustal ne s’était jamais rendu en Colombie mais il avait largement parcouru les grands espaces sud-américains. J’ai sous les yeux son Carnet de voyages 2003-2005 (Seuil, 2006), le cinquième de la série, avec des images du Mexique, de la Bolivie. Dix ans plus tard, les caractéristiques du dessin sont les mêmes, les petites hachures du sol et des murs, les ombres, les trucs qui traînent par terre, les chiens, le bleu du ciel, la luminosité. Loustal dessine et peint selon une esthétique proche de la photographie des grands maîtres américains du documentaire : cadrage serré sur des personnages de la vie ordinaire ou bien plan plus large pour prendre en compte un décor majestueux ou trivial. Jacques de Loustal reproduit la vie et ce qui l’entoure. Dans les commentaires à la fin du livre, il nous explique un peu sa pratique : promenade et observation discrète, photographies en numérique, tri et parfois esquisses à l’hôtel en épurant le dessin « d’un tas d’éléments qui (n’ont) plus d’intérêt sur le plan graphique » puis travail à l’atelier. On obtient ce paradoxe : Loustal met en couleur dans son atelier, après le voyage donc, et Depardon photographie directement en couleur en cherchant d’avance à obtenir des effets à la Loustal, que ce dernier ne produira qu’ensuite. Et ça marche.

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Depardon, les remparts

Les photographies de Raymond Depardon sont dans la tonalité des aquarelles de son compère. Lui ne travaille pas de la même manière. Il avance, cherche, fouille l’espace du regard tandis que Jacques « traînasse ». Raymond est fébrile, à fond. « Il faut passer… comme ça… ». Il évite les touristes, recherche les habitants mais sur les remparts, sur la plage, difficile de les manquer. Et d’ailleurs serait-ce Carthagène, la ville touristique, sans ces personnages avec short et chapeau ? On retrouve donc le style du photographe que j’ai aimé dans son récent album Méditerranée (Éditions Xavier Barral, 2014) : des scènes prises sur le vif, passives (un coiffeur dans la rue) ou en mouvement (des adolescentes dansant sur les remparts). Le style Depardon, en dehors de ses travaux à la chambre (La France de Raymond Depardon, Seuil, 2010) cultive le « côté instantané des personnages ».

Leurs regards se croisent ou bien restent parallèles (la séquence de six photographies sur la plage de Baru et les deux aquarelles plus intimistes de Port Tropique) mais le livre témoigne bien d’une tentative de faire dialoguer deux média. On aurait aimé en savoir davantage sur leurs échanges sur le vif ou sur le motif ; sur ce qui a poussé l’un et l’autre à sélectionner leurs images et à construire ainsi le livre commun. Je retiens cette recherche du positionnement, de la posture du « regardeur », sans doute sans prétention politique, subtilement politique comme j’aime le remarquer chez certains auteurs et artistes, mais le projet n’avait pas cette ambition. Alors, contentons-nous d’apprécier et de rêver à nos prochains voyages.