CouvEmanuel Bovet vient de publier un très bel album chez Filigranes. Une remontée du Danube en traversant six pays, de la Roumanie à l’Allemagne. On pense aussitôt à Claudio Magris et à son Danube sorti en 1986, avant la chute du mur et les grands bouleversements de l’Europe que l’on appelait alors « de l’Est ». Emanuel Bovet l’inscrit dans sa page de remerciements, source d’inspiration évidente et donc nourriture spirituelle du voyage. Pourtant, malgré la référence, il faut vite abandonner l’idée d’une approche documentaire. Le voyage débute sur les bords de la Mer Noire, avec des vues qui pourraient être réalisées à Mamaia et sur le littoral au-delà du grand delta. East Stream serait plutôt une prise à rebrousse-poil du grand récit de Magris, la fresque de notre histoire européenne, du moins dans sa version Mitteleuropa. Mais lui-même, n’avait-il pas vu le Danube, citant Hölderlin, comme « la route qui unissait l’Europe à l’Asie, l’Allemagne à la Grèce et le long de laquelle la poésie et le verbe, dans les temps légendaires, étaient remontés pour apporter le sens de l’être à l’Occident germanique » ? Que cette perspective peut nous sembler « contemporaine », au sens que lui donne Giorgio Agamben, dans l’anachronisme, le pas de côté révélateur qu’elle nous permet aujourd’hui ; je veux dire dans la compréhension des événements de 2015, de ce vaste mouvement humain qui a pénétré l’Europe et pour lequel la diagonale danubienne a constitué, sinon la route, du moins l’orientation majeure des foules de réfugiés. C’est pour cela que je n’ai pas envie de suivre Christian Caujolle, qui a écrit l’introduction, dans cette idée du « voyage intime », de la « quête de soi-même », tant les images d’Emanuel Bovet nous ramènent sans cesse à la quête de l’autre et d’un ailleurs.

emanuelbovet™_east_stream_003Dans cette remontée du Danube, les photographies du fleuve ne sont pas majoritaires. Emanuel Bovet en explore aussi les marges. Ce sont souvent des lieux de peu voire de rien, mais où s’abrite quand même une vie de homeless ou de chèvre ou de chien. Les terrains vagues chargés d’immondices sur le territoire roumain ou bulgare, témoignages d’une représentation strictement utilitaire du fleuve, contrastent avec un espace davantage policé à partir de la Hongrie. Le livre n’aborde la ville que de biais, par des images de circonstances. Le monument est là, mais ce n’est pas l’essentiel. Ce qui compte, c’est la vie qui foisonne autour comme sur cette image de Budapest où la statue équestre de Saint Stéphane est reléguée, pour construire le cadre d’un sujet plus intéressant : les deux touristes aux capuchons colorés. Sitôt la ville passée, retour au Danube pour explorer ce qui se joue sur ses rives. Pas de vues d’un fleuve en majesté, non, des bordures, de l’insolite à l’image de la couverture, et la vie qui s’égrène. Le flâneur recherche les traces d’un monde danubien mais le photographe le maintient à une certaine distance. C’est peut-être un paradoxe nécessaire quand il s’agit de voyager dans des espaces si longtemps disputés, où les idées de frontière et de nation sont encore magnifiées et aux  entrées desquelles se frottent de nouveau des mondes.

Paradoxe aussi ce long ruban d’eau sans obstacle qui traverse des pays ayant élevé depuis peu des murs, des clôtures, des lignes de barbelés. Imprimé en avril, le livre ne montre rien de ces événements qui sont venus questionner des valeurs essentielles mais le cheminement du photographe par-delà les frontières laisse monter en nous une lente inquiétude.