Mérian3Je sais, ce livre est sorti depuis un moment (février 2013) mais ce blog possède sa propre temporalité. D’abord, l’exposition du Fonds départemental d’art contemporain d’Ille-et-Vilaine, du 07/12/2015 au 07/01/2016, remet dans l’actualité ce travail d’André Mérian, réalisé à l’occasion d’une résidence d’artiste avec l’association GwinZegal à Plouha en 2008, 2009 et 2010. Et, s’il fallait une raison simple à ce papier, ce serait l’intérêt pour le sujet d’Ouest, son traitement de l’espace et ce qu’il apporte à la compréhension de l’art photographique.
Des images aux tons souvent très doux, rehaussés parfois d’une pointe de rouge, des lumières tempérées qui fondent des camaïeux de gris et de verts, un certain esprit du paysage, tous les connaisseurs peuvent affirmer avec certitude, à la manière de Morelli et de sa méthode indiciaire, l’appartenance des territoires présentés ici au monde atlantique. Pourtant, d’un point de vue géographique, le livre aligne des lieux dans le désordre. André Mérian ne nous invite pas à cheminer avec lui, à suivre un itinéraire de découverte. Ce juste désordre témoigne d’un refus de s’inscrire dans les traces trop évidentes d’un territoire et de ses manifestations touristiques. Il est plutôt la mise en forme d’une prise de distance et la production d’un espace élastique, sans frontières réelles. L’évacuation de l’humain – de ce point de vue la couverture est trompeuse – et du pittoresque, comme le remarque Damien Sausset, renforce cette sensation du pas de côté réalisé par le photographe dans son refus tout à la fois des stéréotypes et de l’exotisme.

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Landerneau – mai 2009. André Mérian

Il reste qu’avec ses images, tout en conservant des marques du « style documentaire » (Olivier Lugon) : identification des lieux et date de la photographie, neutralité et souvent frontalité de la prise de vue, paysages sans qualité (si c’est possible en Bretagne), banalité des sujets, voire trivialité, comme cette vue du port de pêche de Lorient du côté de l’ancienne glacière et de la criée dans laquelle j’ai passé à l’adolescence nombre de nuits à débarquer du poisson, André Mérian s’en éloigne et nous propose sa conception d’une esthétique du paysage, sans systématisme, mais comme un répertoire de signes et de formes. J’aime ces poteaux électriques, ces lampadaires qui structurent nos espaces contemporains, les éoliennes de Saint-Brieuc. La verticalité de ces objets sans doute ignobles s’ajoute à la grisaille des espaces asphaltés mais les fils qui traversent les images brisent les lignes et introduisent parfois un joyeux fouillis.

 

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Erquy – novembre 2008. André Mérian

Ouest est aussi le répertoire des formes de contact entre la nature et l’homme, plus exactement entre les traces de la nature, largement transformée, modelée, contrainte, et l’emprise de l’homme par ses œuvres, routières, industrielles – ah, ces « cathédrales » de l’agro-industrie – ses zones pavillonnaires qui grignotent les espaces agricoles, ses bungalows du tourisme de masse, ses pelouses au milieu des champs, ses terrasses indispensables pour regarder entre amis la mer au loin (Binic, mai 2009). Ouest nous propose une esthétique de l’entrechoquement nature/culture dont la première image – un « leurre » écrit Damien Sausset – constitue à mes yeux l’icône attendue, mais immédiatement malmenée par la séquence côtière qui suit, inventaire parfait des emprises du bâti sur le littoral.

Ouest nous offre ainsi une typologie de la fabrication des territoires d’aujourd’hui. L’auteur nous présente d’ailleurs de nombreuses vues de constructions contemporaines, à peine terminées pour certaines, en lots ou alors plantées dans la campagne, façon mitage comme disent les géographes. Au-delà de la subjectivité assumée du regard, je suis sensible à ces dimensions sociale et culturelle. L’ouvrage d’André Mérian participe selon moi, comme les travaux de Thierry Girard, à la conception de la photographie comme un art subtilement politique.