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Face à l’entrée du parc de la Chabotterie. Septembre 2015. © Yannick le Marec

Quiconque se promène dans certaines parties de la Vendée ne peut pas imaginer qu’il se déplace au sein d’un dispositif particulièrement audacieux destiné à susciter une adhésion spontanée à une conception de l’histoire, de la mémoire avec des conséquences attendues dans le domaine de l’organisation sociale, de la morale publique et de la politique.

Circuler en Vendée, autour des Lucs-sur-Boulogne, puisque c’est l’exemple qui va nous retenir, n’est pas comme suivre une route des vins le long de laquelle des vignerons indépendants pourraient vous présenter les particularités de leur travail et dont chaque étape constituerait une expérience singulière. Ce n’est pas non plus comme suivre une route des châteaux, où la variété des formes architecturales, les histoires spécifiques de ces lieux aiguiseraient un regard plus complexe sur le patrimoine.

Ce que je veux dire, c’est que dans certaines parties de la Vendée, tout est soigneusement organisé afin que nul n’échappe à une mise en scène idéologique savante et moderne. Savante parce qu’elle se pare d’une construction mémorielle dont historiens et sociologues ont montré depuis des années les ressorts. Moderne parce qu’elle n’hésite pas à recourir aux dernières technologies, à des  formes muséographiques sophistiquées et séduisantes afin de capter l’intérêt tout en laissant dans une ombre soigneusement entretenue les savoirs scientifiques qui les contestent.

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Statue de Charette à l’accueil du château de la Chabotterie. Septembre 2015. © Yannick Le Marec

Ainsi, dans les librairies de l’Historial de la Vendée et du château de la Chabotterie, vous trouverez des ouvrages écrits par les historiens reconnus du département, des romans historiques à la gloire des héros présentés dans ces lieux, les rééditions de quelques folkloristes et des écrivains glorificateurs d’une Vendée éternelle. Mais pas les ouvrages issus des travaux de la communauté universitaire, aucune documentation sérieuse sur l’histoire, la critique des sources et des images en particulier, comme on peut ordinairement en trouver dans la librairie d’un musée. Il ne s’agirait sans doute pas d’exiger les œuvres complètes des historiens de la Révolution française ou celles des intellectuels, philosophes, sémiologues ou sociologues qui contribuent à éclairer le monde des faits et des représentations. Il s’agirait seulement de fournir aux visiteurs les éléments basiques d’une critique du monde que l’on reconstruit pour eux. C’est en ce sens que circuler autour des Lucs-sur-Boulogne, dans le nord de la Vendée, constitue l’expérience d’un isolat intellectuel. Organisé avec une tel degré d’aboutissement, c’est certainement peu courant en France. Voyez donc.

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Projection des intentions à la fin du parcours multimédia de la Chabotterie

Dans un rayon d’une dizaine de kilomètres, il existe une concentration d’œuvres et d’institutions dressées dans le culte d’une mémoire de la guerre de Vendée. Les plus anciennes datent du dix-neuvième siècle. Ainsi à Legé, la chapelle Notre-Dame de Pitié, ou chapelle de Charette en raison de la statue du général vendéen qui faisait face à l’entrée, fut édifiée en 1826. Près des Lucs-sur-Boulogne, la chapelle du Petit-Luc date de 1867. Elle contiennent les tables des noms des habitants victimes des crimes de guerre perpétués par les troupes républicaines, traces ritualisées des épisodes les plus sanglants de la guerre de Vendée. Les monuments construits ces trente dernières années englobent le souvenir des atrocités dans un projet culturel plus global, instrumentant la mémoire à des fins idéologiques. Aux Lucs, en 1993, le président d’alors du Conseil général a inauguré le Mémorial des guerres de Vendée. À quelques pas, l’Historial de la Vendée est ouvert en 2006 avec une large part faite à la guerre de Vendée et à l’image de Charette. Quant au Logis de la Chabotterie, sur la commune de Saint-Sulpice-du-Verdon, il est acheté par le département de la Vendée en 1991, restauré et ouvert au public avec comme thématique principale : le lieu où Charette fut arrêté en 1796. Les vieilles pierres, les grands arbres, le potager, le décor animé du logis, voilà un espace plein de charme qui donne envie de revenir. C’est d’ailleurs cette tension qui doit être soulignée entre, d’une part le soin accordé aux sites, aux architectures, à l’animation et, d’autre part, les dimensions mémorielles du projet. Les œuvres du Conseil général de la Vendée sont les écrins dorés d’une histoire manipulée. Ajoutons enfin, toujours dans un rayon de dix kilomètres autour des Lucs, les résidences provisoires de Charette, comme le château de Bois Chevalier et  l’espace Charette à Belleville et enfin les cabanes de la forêt de Gralas, refuges des populations locales fuyant les colonnes infernales en 1794. On trouve aussi à Gralas une « croix de Charette » édifiée en 1973 par l’association le Souvenir vendéen, très active dans l’installation de ce type de monument et la pose de plaques commémoratives.

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Croix de Charette dans le parc de la Chabotterie. Septembre 2015.  © Yannick Le Marec

C’est d’ailleurs une autre croix de Charette, celle de 1911, au fond du parc de la Chabotterie, qui constitue l’objectif final du déplacement mémoriel auquel doit nécessairement conduire la visite du Logis et celle de l’espace interactif consacré à Charette. Une plaque de 2011, déposée sur un socle gravé de la date 1832, célèbre le centième anniversaire de la croix. Tous les ans, quelques associations organisent la commémoration de l’arrestation du général. Même si les associations qui maintiennent vivant le souvenir de ces événements sont relativement marginales, elles poursuivent leur existence dans un environnement qui les favorise et donne consistance à leurs pratiques. L’objectif est de faire apparaître comme normale et ordinaire la célébration de celui qu’une plaque au sol nomme toujours le « roi de la Vendée ».

Dans ces espaces saturés de mémoire, tout est fait pour organiser la méfiance envers l’histoire universitaire. Il est vrai, comme le note Jean-Clément Martin que  longtemps ont existé « des histoires parallèles et totalement incompatibles entre elles » (La Vendée et la Révolution). Mais ce qui était une réalité dans les années 1970 n’a plus de consistance aujourd’hui. Les relations entre la Vendée et la France pendant la Révolution française sont bien connues. La guerre de Vendée est travaillée dans ses dimensions de guerre civile, avec des objectifs de comparaison internationale. Malgré, ou à cause de cela, les polémiques soigneusement entretenues par les adversaires d’une histoire savante ne subsistent que pour des motivations idéologiques.

C’est pour ces raisons que l’énorme travail de conquête culturelle entrepris par le Conseil général de la Vendée autour des Lucs peut être considéré comme un dispositif au sens que lui donne le philosophe Giorgio Agamben. En repartant des travaux de Michel Foucault, il définit le dispositif comme « tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Pas seulement les prisons donc, les asiles, le panoptikon, les écoles, les disciplines, les mesures juridiques, dont l’articulation avec le pouvoir est en un sens évidente, mais aussi, le stylo, l’écriture, la littérature, la philosophie, l’agriculture, la cigarette, la navigation, les ordinateurs et les téléphones portables… » (Qu’est-ce qu’un dispositif ?, p. 31). En Vendée, les institutions comme l’Historial, le Mémorial et le centre interactif Charette, les églises, les croix, les plaques commémoratives, les associations du souvenir, les discours des politiques, les visites audioguidées, les sites internet qui vantent « l’esprit de la Vendée » et diffusent une histoire repliée sur elle-même, constituent un dispositif maillant un territoire autour de quelques objets symboliques et sacralisés comme le massacre, le chef, le héros, la terre, l’identité.

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Parc de la Chabotterie. Septembre 2015. ©Yannick Le Marec

L’expression de Patrick Boucheron, « le poisson contemporain » me revient à l’esprit devant ces détournements conceptuels et ce « projet idéologique qui prétend emprisonner la société dans la nostalgie d’un passé mythifié » (entretien au Monde, 29/09/2015). Boucheron s’exprimait plus largement sur les rapports de l’histoire avec la « quête identitaire » et la demande, plutôt « l’injonction politique » faite aux historiens : « rassurez-nous sur l’ancienneté, la consistance et la clôture de notre identité ». Il répondait évidemment sur la nécessaire indiscipline de l’histoire et la force de la pensée critique.

Agamben considère que la seule possibilité pour lutter contre les dispositifs consistent dans leur « profanation », c’est-à-dire leur désacralisation. Développant, à partir du droit romain, l’idée que le dispositif soustrait les choses au libre usage et au commerce des hommes, les maintenant dans la sphère sacrée ou divine, la profanation consiste donc, par extension dans les dispositifs modernes de pouvoir et de contrôle des opinions, à en restituer l’usage aux hommes. Je suis tenté de dire, restituer l’usage et la représentation puisque le dispositif n’intervient pas seulement dans le domaine des choses concrètes mais comme ici, dans le domaine de la mémoire, de l’imaginaire. Là où l’histoire savante a réussi, dans les limites contraignantes de son champ scientifique, « la ‘déconstruction’ des épaisseurs et des rivalités mémorielles pour en établir le fonctionnement et les rouages, pour souligner les pratiques de manipulation et d’occultation » (J.-C. Martin, p. 218), il semble bien revenir à l’art, comme à la littérature, la tâche de poursuivre le processus de « profanation » du territoire de la Vendée, c’est-à-dire de dégluer ces lieux de leurs constructions imaginaires par un autre récit fondé, par exemple, sur les usages et les pratiques des habitants.