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Grégory Valton, le 12 septembre 2015 à la galerie Le rayon Vert à Nantes

Samedi 12 septembre, vernissage des expositions présentées dans le cadre de la 19e Quinzaine photographique de Nantes. Je parcours les salles avant la foule et prends quelques photos au smartphone. Devant les images de La furtive, la lumière s’éteint et j’entends, « c’est mieux comme ça ». Gregory Valton, 40 ans, est derrière moi. J’engage une rapide conversation. L’artiste est un peu tendu mais parle avec enthousiasme.

La furtive est un travail réalisé en 2006-2007 qui a déjà fait l’objet de plusieurs présentations et est aussi visible sur le site de l’artiste (gregoryvalton.com). Il rassemble quelques traces d’une marche de deux cents kilomètres de Terezin (République Tchèque) à Flöha (Allemagne), l’itinéraire à rebours de la « marche de la mort » effectuée par le poète Robert Desnos et ses compagnons d’infortune du 14 avril au 8 mai 1945.

C’est de manière un peu fortuite que Gregory Valton construit ce projet. En novembre 2005, il visite avec une amie biographe de Desnos les camps dans lesquels le poète fut enfermé, de Buchenwald à Flöha, puis la citadelle de Terezin, sa dernière destination. Il écrit qu’à la fin de son parcours, il était « convaincu d’un retour proche et inévitable ». Et dans les mois qui ont suivi, « l’image de la ville n’a cessé de (le) hanter » (présentation du projet, www.photographie.com/archive/publication/104800).

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©Grégory Valton

Il est donc revenu en février 2006, moment des photographies de Terezin sous la neige, et a effectué son périple en août 2007. Je retiens de son projet des mots comme traces, signes, morceaux, bribes qui résonnent fortement aux oreilles de l’historien qui n’a que des éléments épars pour penser le passé et doit le reconstituer avec le plus de précision possible. Mais que reste-t-il du passage de Robert Desnos et de la colonne des prisonniers avançant sous les coups des nazis, abattus sommairement et poussés dans le fossé lorsqu’ils étaient au bout de leurs forces. Le paysage des vingt-trois jours du calvaire de Desnos a irrémédiablement disparu. On sait peu de choses de ses derniers moments à Térezin dans un « ghetto dans le ghetto », où « les survivants gisaient, nus sur le sol ou clopinaient à moitié morts à travers des couloirs détrempés et répugnants » selon les mots du journaliste Meyer Levin qui le parcourt le 7 juin, la veille de l’arrivée de Desnos, un jour aussi avant l’entrée de l’Armée rouge (Annette Wieviorka, 1945. La découverte).

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©Grégory Valton

À Térezin aujourd’hui, la ville cherche à s’échapper de son triste passé. Hors les murs, il ne reste rien de ce « tréfonds de l’enfer ». Les images de Grégory Valton constituent des métaphores de cette disparition. Des visions morcelées, brouillées. Des détails qui paraissent insignifiants, une fissure, une tache, une ouverture dans un mur, des marques dans la neige. Des photographies de nuit, images partielles, énigmatiques. Un carrefour, une entrée éclairée, mais qu’est-ce qui « se cache dans un angle obscur » ? Même si rien ne nous renseigne précisément sur les lieux, sur le rapport au sujet, on se souvient qu’il s’agit de Robert Desnos, poète et résistant.

Cette photographie du fragment n’a rien d’un projet d’histoire. « Son objet n’est pas la description exacte du passé, mais l’évocation d’une adéquation douloureuse entre le présent et le passé au moment où ce dernier, brutalement, resurgit ». Dans cette phrase qui me semble écrite pour La furtive, Patrick Boucheron s’intéresse aux rapports entre la littérature et l’histoire mais cela s’applique parfaitement à la nature de certains projets photographiques (« Toute littérature est assaut contre la frontière » Annales HSS, 2010/2, en ligne sur cairn.fr). Un passé qui resurgit, interpelle et entraîne un geste artistique. On touche ici la seconde dimension du projet de Grégory Valton.

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©Grégory Valton

« À travers cette expérience, j’ai essayé de m’approcher de Robert Desnos, de sa solitude, écrit-il, en mettant en jeu ma propre solitude et de visualiser les lieux sans me gommer moi-même ». Il ne faut pas prendre cette mise en jeu de soi-même comme une figure de l’art contemporain et la marche de deux cents kilomètres comme une performance. Elle est constitutive de la manière de travailler de l’artiste, de son approche du sujet, comme l’attestent ses travaux ultérieurs (voir particulièrement ses deux ouvrages Dans la neige et Le pic entre deux ports publiés respectivement en 2008 et 2011 chez Poursuites éditions). C’est bien la perspective d’une œuvre de mettre en tension l’artiste et son sujet, la marche de la mort et la souffrance infinie que les déportés ont endurées. Comment représenter cette épreuve ? Avec son travail, Grégory Valton se place délibérément au-delà du débat posé par Claude Lanzmann et le caractère indicible et inimaginable de l’extermination et il a raison. Giorgio Agamben a démontré le caractère mystique de cette affirmation et Georges Didi-Huberman a cherché au contraire à « mesurer la part d’imaginable que l’expérience des camps suscite malgré tout, afin de mieux comprendre la valeur, aussi nécessaire que lacunaire, des images dans l’histoire » (Images malgré tout). Dans ce débat qui resurgit régulièrement, il faut donc s’intéresser à la manière dont Grégory Valton produit des images et se met à représenter ce qui a disparu.

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©Grégory Valton

Son choix de faire la marche à rebours de celle de Desnos constitue le moyen le plus sûr ce ne pas fonder le projet sur un mimétisme qui n’aurait pas de sens et au contraire de la mettre à distance. Symboliquement, au fur et à mesure de sa marche, l’artiste construit cette distance nécessaire qui lui permet de penser et d’agir avec plus d’autonomie par rapport au fardeau de l’histoire. D’autant que parcourir à pied les deux cents kilomètres de Térezin à Flöha est une mise à l’épreuve du corps et de l’esprit. En s’éloignant du ghetto de Térezin, Grégory Valton rencontre la solitude, d’abord celle de l’homme Robert Desnos au milieu d’un convoi de morts-vivants, incapable d’échapper à la brutalité des nazis mais aussi de certains prisonniers, puis la solitude du poète et son œuvre dans ces espaces dénués d’humanité. Enfin, la marche de l’artiste est une interrogation sur l’œuvre à construire, sur les choix esthétiques pour exprimer l’ultime tension entre l’artiste et son sujet. Les images produites témoignent de l’expérience vécue.

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©Grégory Valton

Chemins forestiers, masse écrasante du couvert végétal, vastes étendues vides d’hommes et même d’animaux. Dans l’ensemble des photographies de La furtive visibles au Rayon Vert ou sur le site de l’artiste, tout juste peut-on apercevoir une silhouette, lointaine ou fuyante. Des routes, des sentes, des rails. Impossible de ne pas considérer ces images de rails dans le contexte de la déportation. Le chemin de fer fut sous le régime nazi l’instrument essentiel de leur projet meurtrier. 

De cette façon, le travail de Grégory Valton participe au renouvellement des problématiques du témoignage. Alors que les témoins disparaissent, l’histoire bien sûr, mais aussi l’art et la littérature prennent le relais. Ce passage de témoins ne peut plus se réaliser dans le récit, il revient à l’artiste d’inventer de nouvelles formes. Photographier une marche de la mort, celle de Robert Desnos ou d’un autre, « consiste à témoigner de ce qui ne se représente pas, c’est-à-dire cela même dont on ne peut témoigner » (Patrick Boucheron). De là une posture qui cherche dans l’écart et le fragment des formes, artistiques certainement, humaines aussi, empathiques et distantes à la fois.