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Couverture de Tourisme de la désolation d’Ambroise Tézenas

J’ai visité l’exposition « I was here » d’Ambroise Tézenas dans la touffeur de la Grande Halle d’Arles 2015. Je feuillette maintenant avec plaisir son livre Tourisme de la désolation, sorti chez Actes sud en octobre 2014. Drôle d’idée de photographe, a priori, de participer à des voyages organisés sur des lieux d’emprisonnement, de massacre, d’extermination ou encore des lieux ravagés par un cataclysme naturel. Le livre est composé de photographies de ces lieux visités par des touristes, accompagnées d’extraits des textes rédigés à destination des visiteurs.

Un aperçu global des sites parcourus par Ambroise Tézenas permet cependant d’apercevoir l’extrême variété des situations. Qu’y a-t-il en effet de commun entre le camp d’extermination d’Auschwitz, le village martyr d’Oradour-sur-Glane, les lieux de l’assassinat de Kennedy à Dallas (Texas), le musée du Génocide de Tuol Slang (Cambodge), le Parc des sculptures de l’ère soviétique de Grutas (Lituanie), la prison de Karosta (Lettonie), le site de Tchernobyl (Ukraine)… ? Tézenas s’appuie sur les travaux d’universitaires spécialistes du tourisme (notamment John J. Lennon) pour explorer des lieux symboliques de ce qu’ils ont nommé le dark tourism ou tourisme macabre, qui traduirait un goût du public pour le morbide et le désastre. La présentation de cette notion par Lennon permet de se faire une idée précise des considérants du projet de Tézenas. Il s’agit de documenter l’attirance pour les lieux hantés par la mort et « l’appétit mortifère » qui constitue une motivation majeure de ce type de tourisme. Le résultat est un travail au long cours sur tous les continents et onze séries de photographies prises selon un protocole établi avec Lennon, de l’université de Glasgow, spécialiste des problématiques de l’industrie du tourisme.

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Prison de Karosta. « Nuit extrême ». ©Ambroise Tézenas.

Ambroise Tézenas a donc photographié ce qui est donné à voir, sans artifice et sans passe-droit pour fouiller les arrières-cuisines de ce tourisme, avec la distance qui s’impose, sans jugement de valeur sur ce qu’il a vu. Cela ne l’empêche pas d’avoir été impressionné par ce qu’il découvre, notamment dans son sujet sur la prison de Karosta où des jeunes, souvent des enfants, participent à l’activité « nuit extrême », dormant dans une cellule, interrogés individuellement, pour ressentir toute une nuit la frayeur de l’enfermement arbitraire. Voir ce qu’il en dit dans le petit film d’Arte consultable sur le site de la chaîne (info.arte.tv/fr/photographie-le-tourisme-de-la-desolation).

Je retiens des propos de Tézenas la conscience très nette de la complexité du problème posé par l’étude du dark tourism. Elle agite en effet les questions de la mémoire et de l’injonction permanente au devoir de mémoire, l’existence d’un « marché de la barbarie humaine » et donc de l’offre de ce type de tourisme. Elle nécessite enfin d’envisager les dimensions politiques de ces manifestations, musées ou mémoriaux, dans leurs mises en scène de la catastrophe. Ces différents aspects du problème évitent de le poser uniquement en terme de responsabilité individuelle du touriste, voyeur, attiré par le macabre et le malheur des autres. Ambroise Tézenas n’aborde pas directement ces questions mais il nous fournit néanmoins un certain nombre de réponses à travers ses séries photographiques. C’est un des aspects intéressants de son travail. Je propose ici une typologie de ses images selon quatre entrées tout en pensant que chaque photographie peut témoigner pour plusieurs : les sites, la muséographie ou mise en scène, les aménagements pour l’accueil des touristes, les touristes en action.

Prenons la première série, consacrée à Auschwitz. Elle est pour ainsi dire mise en exergue, séparée des autres par les quatre pages de J.J. Lennon et c’est sur ce cas que l’auteur introduit la problématique de son projet. Auschwitz est-il compatible avec un tourisme de masse ? Peut-on être touriste à Auschwitz ? Lennon y consacre aussi une grande partie de son texte pour interroger la place de la photographie dans la représentation de la réalité de l’extermination. La référence à Claude Lanzmann est directe dans la crainte d’une « fascination morbide qui estompe le sujet jusqu’à lui ôter sa réalité ». Ce n’est pas le problème du touriste mais celui du conservateur ou du photographe. Alors comment photographier le tourisme à Auschwitz sans attenter à la dignité des lieux, sans participer à la multiplication des images jusqu’à « l’obscénité » ? Tézenas y répond en montrant des plans resserrés des aménagements des lieux, la cafétéria et la boutique de souvenirs d’Auschwitz I, des bancs à Birkenau.  Deux autres images mettent en évidence l’importance de la muséographie : la vitrine contenant des boîtes de Zyclon B, la barrière qui encadre un lieu de pendaison. Deux photographies nous donnent une vision générale des sites : le portail et la rue principale d’Auschwitz I et une vue des baraquements prise depuis l’étage du bâtiment d’entrée de Birkenau. Seules ces deux images nous présentent des touristes en action : sur la première, un groupe de jeunes écoutent un guide, sur la seconde, quatre ou cinq visiteurs sont en train de lire des panneaux d’information. Ils écoutent, ils lisent. Difficile d’en dire davantage. Quels touristes sont-ils ? Des scolaires en sortie pédagogique ? Des visiteurs en mal de sensations fortes ?

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Visite des ruines du tremblement de terre du Sichuan ©Ambroise Tézenas

Pour Lennon, le touriste caractéristique du dark tourism est celui qui se déplace spécialement pour visiter un site mortifère. Cela exclut a priori les journalistes et les scientifiques, historiens, sociologues, se déplaçant pour le besoin de leurs études ou leurs reportages. Cela me fait penser à Olivier Rolin, lors de sa venue à la librairie nantaise les Nuits blanches au printemps 2015, déclarant qu’il ne se déplace jamais comme un touriste parce que, lorsqu’il va en Russie, notamment dans les lieux concentrationnaires, c’est toujours pour son travail d’écrivain. Il y aurait donc ceux qui ont une bonne raison de fréquenter ces lieux, les photographes, les écrivains, les scientifiques et les autres, les touristes. Les producteurs d’information et les autres. Parmi ces autres, il est pourtant une catégorie qui nécessite une attention particulière.

Il s’agit du « pèlerin » se rendant sur les lieux de sa souffrance, le survivant, le rescapé des camps, du massacre ou du cataclysme. Sa relation avec les autres visiteurs est toujours particulière. Kensaburo Ôé décrit ce contact avec la survivante dans ses Notes de Hiroshima : « De tous les monuments commémoratifs d’Hiroshima, la « Stèle pour le repos de l’âme des morts cruellement emportés par le bombardement atomique » est celui qui porte le mieux son nom. Je me dirige vers elle. Là, une vieille femme est debout, pétrifiée. Combien de fois ai-je vu ainsi dans cette ville, des gens figés dans leur immobilité ? Tous, ce jour-là, ici même, ont affronté l’enfer. Tous ont des regards qui font peur, et dans lesquels couve une insondable détresse » (p. 46).  C’est dans le regard que le visiteur reconnaît le survivant et qu’il aperçoit « l’insondable détresse » et l’incommunicabilité de sa douleur. Mais impossible de le percevoir dans les silhouettes furtives qui pénètrent la salle des ossements du Mémorial de Bisesero. En contrepoint, il faut aussi relire les pages de Boris Pahor, dans Pèlerin parmi les ombres, pour comprendre l’approche totalement irréductible de ce type de visiteurs avec tous les autres. Quarante ans après sa déportation, Pahor revient au camp de Nutzweiler-Struthof (Bas-Rhin) parmi les autres visiteurs, mais se retrouve dans l’incapacité de les côtoyer, s’interrogeant sur la possibilité d’une transmission de l’expérience concentrationnaire. « À l’arrivée du groupe et de son guide, je m’écarte. Sous le soleil de juillet, mes sandales font cliqueter les petits cailloux et ce bruit évoque l’image d’un sentier dans un parc le dimanche. Évidemment je chasse cette image mais, en même temps, il me semble injuste que les visiteurs se fassent leur impression dans une atmosphère chaude et tranquille, voire agréable et irréelle. Il faudrait qu’ils marchent ici dans cette plaine du bas ombragée par cette haute muraille d’arbres sombres les jours où les terrasses sont sous l’empire du crépuscule, des averses et des vents déchaînés. Il ne faudrait d’ailleurs pas pour autant comparer ces jours de pluie aux jours d’hiver enneigés où nos os devenaient raides au point que nous en perdions l’équilibre sur nos semelles de bois glissantes » (p. 44). Journées ensoleillées, jours de pluie, morsures de l’hiver, finalement, rien ne pourra jamais permettre aux visiteurs de comprendre vraiment ce que fut le camp et la survie des déportés. Ces remarques de Boris Pahor peuvent certainement être étendues à d’autres lieux de souffrance et de mort, ceux justement du tourisme macabre.

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Oradour-sur-Glane ©Ambroise Tézenas

Alors les touristes, ceux qui sont là en dehors de leur travail, qui ne cherchent pas à produire de l’information, qui ne sont pas sur un lieu de pèlerinage, que font-ils ? Que font les gens qui visitent les sites photographiés par Ambroise Tézenas ? Que dire d’autre sinon qu’ils participent à la mise en scène des lieux ? Dans la plupart des cas, les parcours sont balisés ; l’information distribuée organise la déambulation et oriente le regard et les pratiques. S’il existe certainement un « appétit mortifère », le touriste est aussi le témoin obligé de mises en scène à visée macabre (reconstitutions, vitrines d’ossements, récits d’atrocités). Ce n’est pas pour rien que Tézenas insère quatre photographies des salles et vitrines d’ossements du circuit commémoratif du génocide du Rwanda. Le photographe pose ici clairement la question de la responsabilité des acteurs locaux.

Les travaux universitaires de quelques géographes permettent d’approfondir cette dimension du dark tourism. Pour Anne Herzog, la multiplication des aménagements touristiques en Picardie à l’initiative des acteurs publics (balisage de circuits, financement de musées, mise en scène de ruines de villages détruits, implantation d’œuvres d’art) constituent « les marques d’une mise en tourisme qui s’intègre à des politiques de développement et d’aménagement des territoires », Via@, 2012/1).  Julie Hernandez fait le constat détaillé de l’offre de sensations des Katrina Tours dans les quartiers détruits de La Nouvelle-Orléans (« Le tourisme macabre à La Nouvelle-Orléans après Katrina : résilience et mémorialisation des espaces affectés par des catastrophes majeures », Norois, 2008/3). Tézenas évoque aussi dans son introduction la concurrence et donc la surenchère des tours-opérateurs de Cracovie dans l’exploitation touristique d’Anschwitz.

Un tiers seulement des photographies d’Ambroise Tézenas nous présente des touristes sur les lieux visités ce qui renforce l’idée implicite que ce type de tourisme est aussi une affaire d’offre. Certes, le photographe nous en montre quelques uns en short et sandales. C’est l’été, ils déambulent dans les rues d’Oradour, photographient et se photographient.  Est-ce du tourisme morbide dont il faudrait développer la dimension psychologique, ou un tourisme populaire étendant ses pratiques ordinaires dans tous les lieux visités ? Les images de Tézenas nous montrent des touristes produisant du souvenir familial dans un lieu où le respect et le recueillement sont exigés. Cela n’interdit pas de penser que ces visiteurs n’ignorent rien de ces objectifs. « I was here« , c’est aussi l’affirmation de la volonté du touriste à être « là où ça se passe », et de sa capacité à voir par lui-même, à apprendre des lieux, à transmettre à son tour mais aussi à montrer qu’on respecte et qu’on est sensible à la dimension tragique des lieux. Je crois beaucoup à la dissonance des pratiques inscrites dans chacun de nos actes. Dans un compte rendu du travail d’Analisa Bolin, Rémy Korfman note que, selon la chercheuse, les touristes fréquentant les lieux de mémoire éviteraient d’être considérés comme des dark tourists en adoptant un comportement moral spécifique. Je n’entre pas ici dans le détail (voir Rémy Korfman, « La dimension morale des mémoriaux », rwanda.hypotheses.org/385) mais Analisa Bolin définit trois thèmes pour comprendre le comportement de ces touristes : l’étiquette (que doit-on faire pour avoir un bon comportement ? peut-on prendre des photos ?…), les émotions (faut-il et comment les exprimer ?), les leçons apprises (de différents types, éducative, humanitaire, politique). Cette analyse me permet de clore ces lignes par un souvenir personnel.

Voici quelques années, je participais à un voyage pédagogique à Auschwitz, organisé par la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Paris-Auschwitz et retour dans la journée. C’était en janvier, la température extérieure devait être autour de -10°, la neige recouvrait le vaste site de Birkenau. Nous suivions un guide et écoutions avec respect et émotion le récit pourtant joyeux d’une ancienne déportée rescapée du camp. Je me souviens parfaitement de ce moment où, la figure paralysée par le froid, dans la presque incapacité d’articuler, concentré sur ma difficulté, persuadé de n’avoir aucune capacité à résister, me répétant en boucle que dans ces conditions je serais mort en quelques jours, j’éprouvais une sorte de honte, je n’ai pas d’autre mot, à me considérer centré sur moi-même dans ce lieu d’avilissement total de la nature humaine. À mon tour, je me suis écarté du groupe, marchant seul vers le « Canada », dans l’espoir d’atténuer ce que je ressentais comme une atteinte à la dignité des lieux. C’est aussi cela que je retrouve dans les images d’Ambroise Tézenas, impliquantes, abolissant la distance, permettant aussi de mesurer toutes les dimensions de ce tourisme si particulier. Des images construisant une tension entre le passé et le présent, des images dialectiques, au sens de Benjamin.