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Croix Clovis Guibert, La Forêtrie, Touvois. © Yannick Le Marec, 2015.

Je poursuis ici mon enquête photographique et historique « Sur les pas de Charette » dans cette partie de la Loire-Atlantique toujours attachée dans la mémoire à la Guerre de Vendée. C’est pourtant une autre guerre que je découvre.

La Forêtrie, en lisière de la forêt. Je suis souvent passé à côté de cette croix et de son enclos, un calvaire comme on appelle ici ce type de monument. C’était un objectif de promenade avec les enfants, puis un repère pour des jeux dans les champs qui étaient encore des prairies naturelles. Je me souviens d’ailleurs qu’il y avait une petite mare près de cette croix, aujourd’hui disparue pour cause d’extension de la culture de maïs. Sur la photographie, on aperçoit les installations de l’élevage en stabulation de la Grande Forêtrie. Autour de la forêt de Touvois, les petites exploitations familiales ont disparu au profit d’une agriculture intensive, les anciennes fermes sont aujourd’hui occupées par des agriculteurs retraités ou ont été achetées par des néo-ruraux qui font pousser des haies de thuyas et installent des balançoires. C’est le printemps, les parcelles sont prêtes à l’ensemencement du maïs. Il reste quelques haies résiduelles d’un bocage à larges mailles. À cet endroit cependant, la densité des arbres augmente avec la proximité de la forêt. Sur la croix en granit, une inscription :

« À la mémoire de Clovis Guibert

Mort pour la France

1916 »

La croix est encore entretenue de loin en loin, blanchiment des grilles et passage des lettres au noir mais il n’y a plus personne pour s’occuper des plantes ; je me souviens pourtant de l’époque où il y avait encore quelques rosiers. Elle se situe à une centaine de mètres de la ferme de la Forêtrie, la Petite Forêtrie des cartes anciennes, en bordure du chemin goudronné qui mène à la forêt de Touvois. C’est toujours un Guibert, le neveu de Clovis, qui occupe la maison et ses dépendances tandis que les terres ont été louées à des agriculteurs plus jeunes.

Clovis Clément Guibert figure sur le monument aux morts de Touvois. Sa fiche, consultable sur le site La Mémoire des Hommes, comporte les renseignements suivants : né le 18 novembre 1895, 2e classe au 37e régiment d’infanterie, mort pour la France le 9 avril 1916 à Béthincourt (Meuse). Genre de mort : tué à l’ennemi.

Il n’existe pas de sépulture à son nom.

Béthincourt est à une vingtaine de kilomètres de Verdun et c’est là, dès février 1916, que se dispute l’immense bataille. En consultant le journal de marche de son régiment, je note que le village de Béthincourt, soumis à de très violents bombardements et pratiquement encerclé, avait été évacué le 8 avril. Quelques postes étaient encore tenus à l’extérieur du village mais, le 9 avril à partir de 6 heures, l’auteur du journal signale une « violente canonnade sur toutes nos positions ; le bombardement prend à partir de 8 heures une extrême violence. Tous les ouvrages sont complètement bouleversés par l’artillerie de gros calibre. À 12 heures, la canonnade redouble d’intensité, c’est un écrasement général de tous les ouvrages et des défenseurs ». Les troupes françaises sont très affaiblies et doivent abandonner les positions l’une après l’autre. Du 26 mars au 12 avril 1916, le régiment a perdu plus d’un millier d’hommes dont 689 disparus. Ceux qui ont survécu partent cantonner dans la nuit du 12 au 13 avril, puis le régiment est réorganisé quelques jours plus tard. Clovis Guibert fait partie de ces soldats dont le corps pulvérisé n’a jamais pu être retrouvé.

La croix édifiée en mémoire de Clovis n’est pas datée mais elle fut certainement mise en place entre 1924 et 1926. C’est en tous cas dans cette période que les croix familiales de la forêt de Touvois sont généralement datées.

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Croix Pelletier, La Rivière, Touvois. ©Yannick Le Marec, 2015.

Toutes ces croix ne sont pas mémorielles ; certaines ont un caractère votif. Ainsi celle de Louis Guibert, à un kilomètre de là, au bord de la route Touvois-La Bénate. Une première indication est gravée :

« Famille Louis Guibert

1926 »

Puis une plaque est posée plus tard, après la Seconde Guerre mondiale :

« Reconnaissance perpétuée

1914 – 1918

1939 – 1945 »

Au début, la formule « reconnaissance perpétuée » m’est apparue curieuse. D’habitude on trouve l’expression « reconnaissance perpétuelle », mais dans la première formule, j’y vois le signe d’une gratitude renouvelée envers les forces qui ont permis le retour de Louis, une première fois en 1918, puis une seconde fois en 1945.

Croix Godard
Croix Famille Godard, 1924, Touvois. ©Yannick Le Marec, 2015

Je ne sais pas si ce petit matériel commémoratif a déjà fait l’objet d’une étude mais l’abondance de ces croix mériterait un travail d’historien. J’ai aperçu quelques notations sur ce type de monument privé dans le diocèse de Luçon. Dans l’espace qui m’intéresse, autour de la forêt de Touvois, il existe les traces d’une douzaine de ces croix familiales. Certaines ont les inscriptions effacées, d’autres sont en danger comme la croix de la famille Godard, sur le bord de la route La Bénate-Val de Morière, prise en tenaille par les élargissements successifs de la route et l’agrandissement les parcelles. En cette journée de février, je suis seul sur cet immense espace découvert et je me doute que cette croix n’arrête plus les regards depuis longtemps.

Ces croix témoignent pourtant d’une complexité des sentiments dans cette région soumise depuis deux siècles aux combats idéologiques. Ce sont des croix dont la nature religieuse ne fait pas de doute ; certaines comportent d’ailleurs une petite niche dans laquelle on avait dû placer une statuette de la Vierge. Des éléments précis me laissent penser qu’elles ont été bénites et que le clergé a participé voire encouragé la mise en place de ces monuments, peut-être de manière concurrente à l’édification des monuments aux morts collectifs. Indices d’une foi intacte aux lendemains de la Première Guerre mondiale, les croix familiales sont aussi la mise en avant de la participation de la famille à la guerre. Le fils ou le père est mort au combat, voire mort pour la France, et la croix installée sur le bord de la route est le témoignage du sacrifice. Le fils ou le père revenu, il reste la volonté, derrière le caractère votif du geste, d’exprimer et de revendiquer la participation à l’effort de guerre. Cette dernière signification est d’autant plus importante que cent vingt ou cent trente ans auparavant, les habitants de ces villages entraient dans l’insurrection vendéenne par le refus de la levée des hommes pour la défense de la nation. Aller « Sur les pas de Charette », en sortant du dispositif patrimonial et idéologique mis en place pour la célébration du héros vendéen, nous permet donc d’être confronté à la trace de ces paysans aux positionnements différents même si certains ont tenté depuis longtemps de tout assimiler à l’instar de Jean Yole qui écrivait « La Vendée c’est à la fois Charette et Clémenceau ».