J’ai entendu Thierry Girard évoquer son travail de photographe en 2001, lors d’une journée d’étude consacrée à l’Invention de l’Estuaire. En résidence à Nantes, il avait entrepris de longer lentement, à pied, les rives nord et sud de l’estuaire de la Loire, depuis le centre de Nantes. Un aller-retour de part et d’autre de l’estuaire, « une aventure modeste mais nécessaire » qu’il avait placée sous le signe de Julien Gracq en l’appelant Le Pressentiment de la mer, quatrième volet de sa quête du Sentiment atlantique.

Thierry Girard est un photographe qui se réclame du style documentaire artistique avec des références constantes à Evans, Sander, Friedlander, Baltz, Frank. Ce 28 juin 2001, dans la salle de l’Estuaire à Couëron, il participait à une table-ronde intitulée Clicher l’estuaire. Je retiens de son propos, publié dans la revue Aestuaria (n°3), quelques idées qui me paraissent représentatives de son projet et, par là, de la pérennité de son travail : cela ne doit pas être un inventaire recensant tous les types de paysages, tous les lieux supposés remarquables ; ni un état des lieux, dans l’éloge, la dénonciation ou l’accablement ; ni hiérarchie entre les objets et entre les types de paysages. Il s’agit, explique-t-il, d’être dans une démarche complexe, de recherche d’une problématique de travail. Problématique qui est entrevue le troisième jour de marche en repérant un certain nombre d’éléments du paysage devenus pour lui des amers. « J’ai photographié des choses très simples : la vision, minimale, que l’on a de l’estuaire en marchant le long de la route. Ni grues, ni agencement portuaire ; pas de rapport violent entre l’architecture industrielle et l’estuaire, des images sobres, une continuité plastique, la logique du regard travaillé les jours précédents ». En 2006, il déclare encore : « Je cherche une distance. sans en rajouter dans l’exotisme ni l’accablement, en traitant à égalité tous les éléments qui constituent un lieu » (Le Monde, 15 avril 2006).

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©Thierry Girard

J’aimerai parler ici d’un de ces éléments qui apparaissent fréquemment dans les images de Thierry Girard puisque, justement, il a le souci de ne pas les éviter. Je veux parler du poteau électrique, qui peut prendre la figure d’un pylône ou encore d’un lampadaire mais peut se décliner aussi horizontalement en ligne pointillée, barrière, rambarde, bordure de trottoir. La photographie a pour légende Osne-le-Val, Haute-Marne, 1987. Série La Ligne de partage. C’est une image de la rue de Grève d’Osne-le-Val. Un poteau électrique en béton sépare l’image en deux parties, laissant apparaître, mais il faut un peu se pencher sur le côté pour la voir, la façade d’une église ou d’un bâtiment de qualité patrimoniale. Un autre aurait fait un pas à droite pour cadrer la façade. Thierry Girard centre sur le poteau béton, doublé à gauche par une gouttière et son ombre. Deux objets certes bien présents dans la rue de Grève, mais aussi une référence aux maîtres qui ont cherché à s’écarter du spectaculaire pour faire de la quotidienneté et de l’ordinaire les fondements d’une éthique documentaire. Ce poteau électrique est la représentation de cette éthique, « concentré d’humilité, de distance réfléchie et d’audace à privilégier une forme parée des vertus du fond » (Michel Poivert, La Photographie contemporaine, p. 140).