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La Grande Forêtrie, en lisière de la forêt de Touvois. Mai 2015.

Photographier le champ de bataille pose un problème sérieux. Soit il existe des traces nombreuses de la guerre, et la photographie contribue admirablement à mettre en valeur les conséquences de plusieurs années d’orages d’acier (casemates et tourelles écornées, lambeaux de tranchées, pièces de métal incrustées dans les arbres…) comme le fait Jacques Grison dans Verdun, 30 000 jours plus tard. Dans ce cas, sur des milliers d’hectares, ces territoires de mémoire « chuchotent l’Histoire à voix haute » selon l’élégante expression d’A. Durup de Baleine dans son introduction au Verdun de Grison. Soit, les traces dans le paysage sont effacées par le temps et alors, « c’est la mémoire elle-même qui fait paysage » écrit H.-P. Jeudy dans son Imaginaire contemporain de la Grande Guerre (p. 45). Le récit mémoriel guide l’objectif.

C’est, me semble-t-il un dilemme de la représentation photographique du champ de la bataille passée et cela oblige à penser le positionnement du photographe entre ce que Laurent Loiseau définit comme « un regard distancié et nuancé, propice à la réflexion » (Laurent Loiseau, co-commissaire de l’exposition La mémoire traversée. Paysages et visages de la Grande Guerre, p.6) et un regard qui n’est pas documentaire mais qui nous fait « saisir le feuilletage des époques » (N. Offenstad, dans le même catalogue, p.22). Et j’ajoute une troisième caractéristique avec H.-P. Jeudy, un regard qui « exacerbe la relation entre visible et invisible », qui « perturbe l’ordre des mémoires » (p. 60).

Pour saisir les lieux de la bataille, Andoche Praudel met en place un protocole très strict qui force « les choses et les lieux à exprimer leur âme » (l’expression est de Baldine Saint Girons dans Les champs de bataille d’Andoche Praudel) : choix d’une bataille précise, photographie sur les lieux et à la date anniversaire, « élection d’un trophée » comme par exemple une éclaircie qui rend visible et lisible le champ, technique du panoramique. Voici la seconde photographie du livre : « Cannes en Apulie : 2 août 216 av. J.-C« . Elle est prise le soir, en contrebas de la forteresse de Cannes-la-Bataille « dont les ruines sont à la fois romaines et normandes » précise B. Saint-Girons. Et elle conclut sa présentation de l’image ainsi : « L’orange du soleil couchant s’instille dans la broussaille, réchauffe l’herbe et la paille et s’incorpore à la terre qui apparaît comme brûlée. Le vent vulturne passe toujours par là ». Ici, la lumière est le trophée du photographe. Elle met en valeur la broussaille agitée par le vulturne chargé de poussière, dont Tite-Live avait noté qu’il aveuglait les soldats romains.

Voici, pour sa part, ce qu’en dit un écrivain-voyageur : « Chaleur écrasante : comme en ce 2 août 216 avant Jésus-Christ, où, en l’espace d’un seul après-midi, le général Hannibal détruisit huit légions » (Paolo Rumiz, L’ombre d’Hannibal, p. 123). Et d’ajouter : « Il suffit de monter un peu en direction du Monte San Mercurio et on a aussitôt l’impression de se trouver en face d’un néant incommensurable, d’un gouffre de lumière qui engloutit toute chose et vous propulse dans une dimension privée du temps. Nous sommes sur le lieu où la mort au combat a atteint des proportions inimaginables. Le lieu d’un événement en dehors de toute mesure » (p. 124). Voilà le défi.