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Marge du bois de l’Oiselière. Corcoué. Avril 2015.

« Quand on parle de paysages hantés, il n’y a en réalité que notre mental qui est hanté » écrit Cédric Delsaux dans Zone de repli, un travail magnifique « sur les pas de » Jean-Claude Romand, un homme qui a dissimulé à tous sa situation pendant dix-huit ans. Tous les jours, Romand semblait rejoindre en voiture son bureau de chercheur à l’OMS de Genève. En réalité, il errait dans la région, de parkings en aires de repos. Et un jour, il décide de tuer toute sa famille. Cédric Delsaux écrit : « Chaque fois que je pensais à Romand, il était au volant de sa voiture ou marchait seul quelque part dans sa zone de repli. Longtemps je n’ai fait qu’imaginer ses paysages ; ses forêts, ses vallons, toujours plus vastes et plus denses. Ils avaient la perfection des lieux inventés ». Quand il se décide à suivre les traces de son personnage, il est d’abord déçu de ce qu’il voit : paysages quelconques, banalités des lieux. Il s’interroge : « Puisqu’il ne restait rien, puisque le temps – près de vingt ans – avait tout effacé, qu’est-ce qu’un photographe pouvait bien faire ici ? » Le résultat est le saisissement de ces lieux de repli, un territoire souvent enneigé, brumeux, obscur, tranquille mais incertain, et surtout troublé par des anecdotes énigmatiques, un matelas qui brûle, un lavabo, le tronc d’une poupée blonde, un 4×4 (ici il faut croire l’auteur sur ce détail) entièrement calciné et photographié à travers ce qu’il reste du hayon, une affiche lacérée, et encore des cendres. Romand avait tenté d’incendier sa maison avec le corps de sa femme et de ses enfants à l’intérieur. Ces images travaillent comme des indices, sans doute pas de l’épopée tragique de Romand, et je crois bien qu’il est nécessaire de les regarder d’abord « comme si elles étaient parfaitement dénuées de sens – comme des devinettes » (C. Ginzburg). Les regarder longuement. Alors seulement, les photographies de Cédric Delsaux nous aident à rassembler les miettes du monde disparu de Romand, de son imaginaire dévasté par le mensonge, l’errance, la brisure.

Zones, c’est aussi le titre d’un livre de Jean Rolin. Dans l’édition folio de 2006, la photographie de couverture est un joli flou de Jean-Christian Boucart, l’image d’une banlieue populaire, peut-être prise de l’intérieur d’un véhicule en mouvement. Rolin possède une capacité descriptive étonnante. J’aime beaucoup des phrases comme celle-ci : « En passant sous la bretelle du boulevard circulaire, on atteint le mur d’enceinte du cimetière de Puteaux, au-dessus duquel l’Arche de la Défense, en sorte de magnifique et blanche nécropole, encadrera bientôt la lune au tout début de sa carrière » (Zones, p. 29). Flâneur des marges parisiennes, il écoute, observe et note consciencieusement les bruits de la ville, ses congestions comme ses moments de quiétude. Le mardi 14 juin vers 20h30, à propos d’un homme, en proie à une crise, que les pompiers tentent de relever, il écrit : « Les passants se rassemblent tout d’abord en grand nombre autour du groupe formé par le hurleur et les pompiers, puis se désintéressent de la question, sans doute parce qu’elle ne prête pas à controverse » (p. 54). L’auteur s’éloigne aussi pour rentrer se coucher à son hôtel avec vue sur l’échangeur. Dans la zone de Rolin, les faits se juxtaposent, les hommes sont anonymes, seules les rues, les quartiers, les monuments possèdent un nom. L’écrivain ne suit pas un personnage, il produit le témoignage du monde de l’ordinaire, souvent populaire, à distance, s’impliquant le moins possible, avec quand même une capacité d’étonnement sans cesse renouvelée au fil de son expérience de six mois. C’est ce qui semble le moteur de ses approches et de ses rapprochements. Ainsi, dans la soirée du lundi 29 août, alors qu’il constate que l’esplanade des Quatre Temps à la Défense est abandonnée « à des bandes de jeunes glandeurs, patibulaires pour certains, et à leurs adversaires privilégiés : CRS en treillis bleu, portant le .38 à la John Wayne, simples flics, vigiles en uniformes de pacotille, mais tractés par d’immenses clébards », il aperçoit une femme, pardon « une dame », « aux traits tibétains, larges et épatés, portant un anorak hors de saison et de grosses chaussettes de laine passées par-dessus son pantalon, l’air épuisé (qui) gît au milieu de l’esplanade parmi une multitude de sacs et de paquets, exactement comme si, fuyant la police chinoise, elle reprenait son souffle après avoir traversé à pied quelques déserts et deux ou trois chaînons de l’Himalaya » (p. 117).

LaChevrie
La Chevrie, minuscule village entre la Bénate et la Rivière. Il est déjà sur la carte de Cassini, en bordure du bois de l’Oiselière. Avril 2015.

J’ai décidé de faire de la forêt de Touvois, et de l’espace proche qui l’enserre, ma zone. Espace d’investigation à hauteur de mon regard, zone d’interrogation sur des petits riens qui n’intéressent personne. Si l’idée de départ est toujours de chercher ce qu’il a à voir « sur les pas de Charette » et pas seulement ce qu’il faut voir, il m’est indispensable d’errer à mon tour et pour reprendre le discours de l’historien Patrick Boucheron, de « ne pas se laisser enfermer dans les lieux qui attirent le regard, ne pas non plus détourner les yeux pour voir ailleurs, mais faire un pas de côté pour saisir ce qui flanque la représentation commune » (Faire profession d’historien, p. 29). Où sera mon matelas réduit en cendre ? Qui sera ma dame perdue au centre de l’esplanade ? Est-ce que la photographie peut m’aider à produire des rapprochements ? Toujours Boucheron : « L’histoire, donc, comme un art de l’approche et du rapprochement : on s’approche des traces, mêmes fugaces, mêmes modestes » (le tronc d’une poupée blonde, une scène de genre à l’arrêt Gambetta du bus 123) « apparemment insignifiantes, laissées là par le passé – et sans jamais chercher à discriminer le noble de l’ignoble, le futile de l’utile, le haut du bas » (p. 25).