GrandGobet
Le Grand Gobet sur la route de la Bénate au Val de Morière. Avril 2015.

En circulant autour de la forêt de Touvois je remarque de grandes  parcelles de terre agricole. La carte au 1:25000 indique des noms en italiques qui n’existent pas toujours sur les plans cadastraux napoléoniens. Le Grand Gobet, le Marché Claveau, la Mouillère, longés sur la gauche par la route de la Bénate au Val de Morière. On retrouve ces grands espaces sans arbres sur le plateau entre le Val de Morière et Touvois. Ou bien encore au sud de la forêt : la Maisonnette, les Classineaux, les Rejets. Ces parcelles exemptes de haies étaient-elles des landes ? Leur taille et l’absence d’habitat ne sont que des indices pour envisager des espaces aux caractéristiques différentes des terres entourant les villages. Tous ceux qui ont écrit sur la Guerre de Vendée sont d’ailleurs convaincus de l’existence de vastes surfaces de landes à genêts. Pour échapper aux colonnes infernales, écrit J.-C. Martin, « les Vendéens organisent leur vie au milieu d’étendues de genêts impénétrables. Ils y découpent des passages et des caches que les républicains qui connaissent mal le pays, ne peuvent repérer ».

Lebouvier et Desmortiers signalent que Charette et sa troupe aux lendemains de la fuite de Bouin, après une première nuit dans la forêt de Touvois, se retrouvent dans les landes de Bois-Chevalier qui d’un côté bordent la forêt de Rocheservière et de l’autre la route de Legé. Une gravure anonyme et non datée, mais comme beaucoup de celles qui relatent l’épopée vendéenne on peut la situer au moment de la Restauration, tente de rendre compte dans un style maladroit de la manière de se cacher dans les landes vendéennes. Un groupe d’hommes et une charrette stationnent au milieu de genêts de haute taille. Tellement grands ces genêts que je me suis longtemps demandé si cette image avait vraiment le moindre lien avec le réel. Aujourd’hui les ajoncs et genêts sont visibles dans certaines haies, dans quelques espaces réduits laissés à l’état de nature mais l’agriculteur du vingtième siècle a appris à détester la friche. Les débroussaillages réguliers ne sont donc guère propices à la pousse haute du genêt. Naturellement le genêt à balais peut atteindre trois ou quatre mètres. On peut avoir une idée de l’effet d’un taillis de genêts sur les hauteurs de certains talus routiers que n’atteint pas la débroussailleuse depuis la chaussée. En quelques années, les genêts sont capables de couvrir des parcelles de terres acides et offrir à la faune sauvage d’aujourd’hui, aux paysans insurgés d’hier, une couverture végétale dense et protectrice. Les voyageurs qui ont décrit le paysage de l’ouest français ont vu dans ces landes un caractère de pauvreté. Pourtant, selon A. Antoine, il faut penser ces landes comme des jachères semées d’ajoncs ou de genêts dans un cycle pluri-annuel de rotation des cultures. Les landes fournissaient la litière et enrichissaient le sol en fixant l’azote. Pour l’historienne, les landes sont donc de faux incultes, indispensables pour assurer le fonctionnement de l’ensemble du système agricole jusqu’au dix-neuvième siècle. À partir de 1820, ils ont absorbé de grandes quantités de chaux, ce qui en a modifié durablement la composition physique et chimique. Ces grandes parcelles sont aujourd’hui idéales pour la production céréalières, notamment le maïs fourrager.

J’ai photographié la Grand Gobet en hiver et j’y suis revenu au début du printemps. Le champ resté couvert des chaumes de maïs de la dernière récolte était désormais de nouveau ensemencé et l’agriculteur avait installé une rampe d’irrigation qui longeait la route, sorte de haie métallique montée sur roulettes. Ces espaces dénudés à forte productivité agricole n’ont donc plus rien à voir avec les landes de la Guerre de Vendée. Difficile d’y visualiser les paysans de Charette à l’abri ou à l’affût. Toutefois, à la fin de l’été, quand le maïs atteint sa pleine maturité et qu’il fournit à son tour un abri provisoire aux animaux, le paysage à vue d’homme, masqué par ces étendues vertes peut nous faire penser aux landes d’antan. C’est d’ailleurs à ce moment, juste avant la moisson, que les sociétés de chasse en profitent pour tirer quelques renards, enserrant la parcelle de tireurs aux gilets jaunes, lâchant les chiens et rabattant les bêtes du centre vers les lisières. Les colonnes républicaines mettaient le feu aux landes pour en débusquer les paysans retranchés. Anne Rolland-Boulestreau insiste sur l’importance du langage cynégétique dans la guerre de Vendée à la suite des historiens dont C. Ingrao qui ont montré les dimensions anthropologiques communes de la chasse et de la guerre. Charette était comparé à un renard, pour ses ruses sans doute, mais surtout dans une perspective déshumanisante maintes fois observée dans les guerres contemporaines. Le renard est considéré comme nuisible, à sa place dans le bas de l’échelle animale. Entendre aujourd’hui les cris des chiens, les trompes de chasse et les coups de feu dans ces paysages autrefois ravagés aide aussi à entrevoir la terreur qui pouvait gagner ces hommes aux abois pour lesquels, dès le début de l’année 1794, il n’existait plus beaucoup de lieux sûrs.